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Le tango de Platon et Al-Farabi par Ghassan Tarabey (texte intégral) PDF Print E-mail
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Written by Ghassan Tarabey   
Thursday, 01 January 2015 16:08


                                                                           

Hôtel Westminster : l’étonnement !

 

-         Papa : c’est quoi cette chanson de maman «  le Tango de Platon et Al-Farabi » ? Moi je n’y ai rien compris ! Mais elle avait l’air d’avoir du succès auprès du public.

-         Ah ! Le tango Philippe c’est notre histoire, c’est celle de maman et moi.

-         Tu ne t’appelles  pas Platon que je sache ! et maman ne s’appelle pas Al-Farabi non plus !

-         Attends un peu, j’ai des gens à aller voir, ils sont venus exprès pour écouter maman, je te raconterai ça  plus tard.

Et voilà que Papa, avec son grand sourire « à la libanaise », est reparti parler à un couple d’amis. Maman elle, n’est pas encore revenue du grand salon, elle doit être en train de se changer. C’est toujours comme ça après les concerts de maman : pendant qu’elle se change, papa et Jean-Luc le pianiste, vont parler aux spectateurs. Une dame par-ci et un monsieur par-là, ça dure au moins une demie-heure, pendant que moi je suis là à tourner en rond ou à commencer le rangement du matériel du concert : les micros, les fils, les instruments…

 Il va me raconter quoi papa ? Je n’ai pas envie de ranger ce soir ! Le « Tango de Platon » m’intrigue un peu. C’est l’histoire de mes parents et pourtant je ne vois aucun rapport avec eux.

Ça y est, maman arrive ! Elle me fait un geste affectueux sur les cheveux -maman adore mes cheveux frisés qui m’ont valu  le surnom de mouton par mon frère Théophile - avant d’aller rejoindre papa qui est en pleine discussion avec deux dames dont une écrivain, Catherine.

-         Voici Philippe l’aîné.

-         Qu’est ce qu’il ressemble à son père, dit Catherine en caressant mes cheveux de mouton.

« Il ressemble à son père », ce n’est pas la première fois qu’on me le dit et je commence à saturer de ces comparaisons. Comme je suis curieux de savoir ce que peuvent se dire les adultes dans de telles occasions, je suis resté pour écouter la conversation tout en faisant semblant de regarder ailleurs.

-         Celle que je préfère, dit Catherine, c’est le « Tango de Platon et Al- Farabi » : c’est tellement vrai, tellement vous et Ghassan ! Belles paroles, sincères et profondes tout en images et bla bla bli bla bla bla…

Le Tango, encore et toujours !

 

Nous voilà bien avancés, tout le monde semble connaître l’histoire du Tango et moi, fils de mes parents, je ne sais même pas ce qu’elle a à voir avec eux. J’ai mal à la tête, je vais aller voir du côté de mon père : il est avec Brigitte et Jean louis, grands amis de mes parents. Bibi (c’est comme ça que papa l’appelle) est une fan de maman, elle vient presque à tous les concerts.

-         je suis très content de te voir à chaque concert, dit mon père, tu es d’un grand soutien pour nous Bibi. Comment as-tu trouvé le concert d’aujourd’hui ?

-         Super, comme d’habitude, mon émotion est toujours aussi forte et l’univers de Véro me touche au plus profond de moi-même.

-         Tu as apprécié la nouvelle chanson sur Gibran ?

-         Ah oui j’adore, mais moi tu sais, ma préférée c’est Le tango !

 

Ah non, ce n’est pas vrai ! Encore le Tango ! Mais j’en ai marre du tango. Tiens je vais aller voir le classeur de papa. Papa a cette manie de ranger tous les textes des chansons dans un classeur et d’y noter toutes ses interventions percussives: un coup de cymbale par-ci, un coup de chime par-là. Je pense que sous ses airs de calme et de sûr de lui, il cache une panique énorme. D’ailleurs maman lui reproche d’être trop accroché à son classeur lors des concerts.

Et oui, maman a réussi à caser papa aux percussions orientales ! Papa, paraît-il, joue de la darbouka depuis l’âge de 6 ans, et comme ses parents n’avaient pas beaucoup d’argent, il a appris à jouer en tapant sur la porte de l’armoire. Ce n’est qu’à l’âge de 11 ans, dans son pays natal, le Liban, qu’il a eu sa première darbouka. Son père, mon grand-père, lui aurait promis une darbouka s’il avait été premier de la classe, mais comme il n’était que cinquième, ou moins, allez savoir, papa a modifié pour ne pas dire falsifié son bulletin et du coup il a eu sa première darbouka de la vie. Tiens, ça me donne des idées moi qui voulais un joli costume de Joker !

Je ne sais pas s’il joue bien, en tout cas dans les répétitions à la maison, ses percussions me cassent  les oreilles. Il paraît que je suis un peu comme maman « très sensible des oreilles » , à mon avis ce n’est pas un compliment.

 Je sens au fond de moi, un certaine gêne chaque fois que je le vois jouer, pire encore, car avec la nouvelle chanson sur Gibran, le poète et philosophe d’origine libanaise, il se met à chanter en arabe : « lakoum  loubnanoukoum wali loubnani… » (Vous avez votre Liban, j’ai le mien…)

Quand je dis chanter, j’exagère un peu parce qu’en réalité, il récite  des phrases en arabe sur un texte de « Gibran Khalil Gibran » : il ne manquait plus que ça ! Mais où est donc ce foutu classeur ? Ne me dites pas qu’il l’a déjà rangé.

Plus je cherche plus j’entends la voix d’Homer Simpson raisonner dans ma tête : le Tango, le Tango, le Tango. Les Simpson n’ont rien à voir avec le Tango, mais je suis tellement fan que j’entends des fois les choses par la voix d’Homer.

-         Philippe, ça va bien ?

C’est Jean Luc, le  pianiste avec lequel travaille maman, celui qui compose aussi ses chansons et qui fait des super bonnes tartes et mousses au chocolat. Et oui on a le droit à une tarte chaque fois qu’il vient répéter avec Nicolas le violoniste, à la maison. Quand il y a répétitions, Théophile et moi nous sommes super contents, parce que mes parents nous foutent la paix et nous pouvons vaquer à nos jeux.

-         Oui, oui tout va bien ?

-         Je crois qu’on va commencer à ranger, parce qu’il faut libérer le bar pour 19h30.

-         Ok, je vais commencer par les affaires de papa, mais où est son classeur ?

-         À mon avis il l’a déjà embarqué, car c’est la première chose qu’il range.

-         Ah bon ! ça ne m’étonne pas de lui. T’aimes bien toi la chanson du Tango ?

-         Ce n’est pas ma préférée mais j’aime beaucoup et tu sais : c’est l’histoire de tes parents !!!

-         Comment-ça ?

-         Je ne sais pas, demande à ta maman.

Et voilà rebelote, demande à ta maman ou attends le bon vouloir de ton papa.

 

Qu’y a-t-il derrière le rideau ?

 

 

Au resto, après le concert, je m’arrange pour m’asseoir à côté de mon père.

-         Alors Philippe, tu ne t’ennuies pas j’espère ?

Quelle question ? Comment peut-on s’ennuyer quand on a quelque chose qui nous gratte dans le dos ? Comment peut-on s’ennuyer quand on nous a lancé une bombe à retardement ? Drôle de question, je crois qu’il fait exprès de me taquiner, je n’aime pas l’humour de mon père, je n’aime pas du tout l’humour libanais tout court.

-         Pas du tout papa, bien au contraire j’ai passé un super moment,  surtout à la fin du concert.

Je crois que chacun de nous deux attendait l’autre au tournant

-         Il est où ton classeur papa ?

-         Rangé dans ma housse de Cajon, rétorque papa.

-         Cajon ?

-         Tu sais ! la caisse en bois sur laquelle on tape avec les mains et qui remplace à elle seule une batterie.

Je crois que je pique une crise de paranoïa. Mon père a tout compris et il est en train de me faire cuire à feu doux.

-         Tu m’as dit que tu m’expliquerais la chanson du « Tango de Platon et Al-Farabi ». Qui sont ces gens-là ?

-         Ce sont deux philosophes, l’un d’origine grecque et l’autre d’origine turque.

-         Philosophes, ça veut dire quoi ?

-         Dis moi Philippe, pourquoi ce soir d’un seul coup, tu as voulu savoir pourquoi maman chantait cette chanson, alors que tu l’as déjà entendue plus d’une fois en répétitions ou dans d’autres concerts ?

-         Je ne me souviens pas de l’avoir entendue !

-         Et pourtant si !

-         Je ne sais pas, mais j’étais surpris et étonné d’entendre que c’était votre histoire, à maman et à toi, donc j’ai voulu savoir tout ce que cela voulait dire.

-         Tu sais, quand on va regarder un spectacle, tu as dans la salle deux types de spectateurs : tu as ceux qui vont se contenter de ce qu’ils voient ou de ce qu’ils ont eu l’habitude de voir ici et là.

-         Ils apprécient donc !!!

-         Ils apprécient ou ils n’apprécient pas, là n’est pas la question.  Tu as aussi ceux qui, au-delà du spectacle donné, ont envie de savoir ce qui se passe derrière le rideau, ils ont envie d’appréhender certaines choses : « comment et pourquoi le spectacle a été monté ».Ils essayent d’aller au-delà de ce qu’ils voient, ils veulent comprendre.

-         Où tu veux en venir ?

-         En gros, c’est ça le philosophe : c’est un chercheur de sens, curieux de comprendre le comment et le pourquoi des choses. Il est dans une autre dimension de la réalité, il la questionne perpétuellement.

-         Et bien !!!

-         Et bien, Philippe, ce soir tu es philosophe.

-         Tu te moques de moi papa ?

-         Pas du tout, car tu fais aujourd’hui ce que Platon et Al-farabi, à leur époque, avaient essayé de faire.

-         C'est-à-dire ?

-         Dépasser l’étonnement et chercher un sens quoi !

-         Je ne comprends pas !

-         Quelque chose t’a interpellé, quelque chose à laquelle tu étais pourtant habitué t’a étonné aujourd’hui. À partir d’un spectacle tout à fait ordinaire Platon et Al-Farabi se sont étonnés, se sont posé des questions. Ce n’était pas un spectacle musical comme celui auquel tu as assisté aujourd’hui -quoi que- mais le spectacle de la nature, tout ce qui nous entoure, les paysages ordinaires, les choses de  la vie, la mort, la guerre, la politique, l’amour…À partir d’un spectacle tout à fait quotidien le philosophe s’étonne et se pose des questions comme celle que tu m’as posée aujourd’hui suite à ton étonnement.

 

« Philippos philo-sophe ? »

 

 

 

-         Je suis donc philosophe ?

-         Tu n’es pas philosophe tu as une démarche philosophique, tu t’éprends du savoir, de la sagesse.

-         Dis donc papa, tu en utilises des mots ce soir. Tu ne crois pas que tu me compliques les choses, tantôt tu me parles de philosophie et tantôt de sagesse ?

-         Tout se tient Philippe. Partons de ton prénom. On t’a déjà expliqué maman et moi que l’origine de ton prénom est grecque et veut dire…

-         celui qui aime les chevaux, ça je le sais.

-         Dans « philosophie » on a la même racine grecque « phil » du mot grec « philos » qui veut dire « ami » et « sophie » du mot grec « sophia » qui veut dire « sagesse » et le philosophe c’est donc celui qui aime la sagesse.

Reprenons ta question de savoir si tu étais vraiment philosophe. Le questionnement n’est qu’une étape nécessaire mais pas suffisante. Toutes les questions sont bonnes à poser même celles qu’on t’interdit de poser.

-         Vous m’avez interdit des questions ?

-         Non, c’est une façon de parler. Mais tu vois par exemple, il n’y a pas si  longtemps, on n’avait pas le droit de douter de l’existence de Dieu : la censure de la religion empêchait les gens de penser librement, c’était un  sujet tabou.

-         La censure !

-         L'origine du terme censure remonte au poste de censeur, créé à Rome en -443, dont le but était de maintenir les mœurs. En matière de religion, les autorités de l'Église  nommaient des censores librorum chargés de s'assurer que rien de contraire à la foi ne puisse être publié ou dit. En quelque sorte les pouvoirs religieux s’étaient octroyé le droit de tout contrôler et de tout diriger du comportement des croyants.

-         Le contraire de la liberté d’expression quoi !!!

-         Exactement.

-         Et après cette étape de questionnement ?

-         Déjà, la manière dont tu vas poser tes questions va t’aider à trouver la réponse.

-         Donc il faut bien conduire son questionnement.

-         Oui et ça s’apprend.

-         Je n’ai pas envie de l’apprendre ce soir. Bon et après ?

-         On essaye d’apporter une solution rationnelle : il faut démontrer, argumenter, mettre en relation, expliquer avec cohérence. Mais attention au piège.

-         Lequel ?

-         Celui de croire qu’on détient la vérité.

-         Pourquoi se poser des questions si on sait d’avance qu’il n’y a pas de réponse ?

-         « Toi qui chemines, le chemin se fait en marchant » : Antonio Machado

-         C’est qui celui-là ?

-         Un poète espagnol mort en 1939. On avance dans la vie par des tâtonnements et par une remise en question de nos savoirs précédentes et surtout par un dialogue et échange permanents avec les autres personnes.

-         Oh la ! ça devient un peu trop compliqué pour moi ! tu me dis la chose et son contraire : c’est la recherche d’un sens, d’une vérité qui n’existe pas.

-         Pourquoi tout à l’heure tu cherchais mon classeur ?

-         Pour lire le texte du Tango ?

-         Et pourquoi faire ?

-         Pour comprendre cette maudite chanson.

-         Bravo !

-         Merci, mais qu’est ce qui me vaut ce bravo-là ?

-         Ton étonnement t’a conduit à te poser des questions, et tes questions t’ont conduit à une démarche, celle d’aller interroger ce par quoi ton étonnement est né : le texte de la chanson. 

-         Donc !

-         Donc tu as eu une démarche philosophique, démarche qui se résume  en trois mots clefs : étonnement, interrogation et compréhension.

-         Faux, parce que moi, je n’ai toujours pas compris !

-         Tu vas comprendre, continue à chercher mais je crois qu’il faut qu’on commande notre plat.

-         Oui, oui j’ai faim

-         Là, je te reconnais !

-         Tu peux parler toi !

Je sens qu’aujourd’hui  je vais avoir la tête lourde. C’est la spécialité de papa, je lui pose des questions et il me répond avec des questions plus complexes. Si c’est ça être philosophe, et bien moi je n’en veux pas.

 

Après l’effort le réconfort !

 

 

-       Je me suis gouré un peu dans la chanson « Votre Liban » dit papa à Jean Luc, j’ai été un peu trop rapide sur le refrain. (on reproche souvent à papa son emballement avec la darbouka : trop rapide)

-       Mais non, ça allait très bien dit Jean Luc, c’était très bien, je ne m’en suis pas rendu compte. Mais moi je crois que j’ai oublié l’accord du début dans Vincent.

-       Un accord dit maman, ce n’était pas grave du tout, personne ne s’en est aperçu, avec tout ce que tu as à faire, entre le piano et le clavier une note ce n’est rien. C’était vraiment génial, les gens étaient super contents, on a eu deux rappels. Ce soir, la salle était vraiment très chaude.

 

Et bla bla bli bla bla bla , voilà que toute l’équipe se confesse, se console, se rassure : ils appellent ça bilan de concert . Tiens pour une fois je n’entends pas parler du Tango : ouf.

Je n’ai pas réussi à extirper d’autres informations à mon père, et encore moins à ma mère qui est accaparée par une vieille amitié Fanny.

-       tu sais Véronique, je suis contente de t’avoir retrouvée ! tu sais Véronique je vais commencer bientôt un stage en Informatique ! tu sais Véro moi, moi moi….

J’ai l’impression que maman en a plein la tête. Tiens Nicolas, lui, ne dit pas grand-chose, il rêve devant son verre de Martini : sacré Nicolas !

 

La Cité Idéale !

 

Mon père est, comme tous les libanais que j’ai connus, un « shooté ». Tous  les matins il doit manger du Zatar, une mixture de thym et d’autres épices mélangés à l’huile d’olive et préparée, comme une pizza, sur une pâte à pain. C’est hallucinant cette dépendance qu’il pourrait avoir vis-à-vis de cet assortiment.

 Quand on va en vacances au Liban, il ne se passe pas un jour sans qu’on aille en déguster des toutes chaudes sorties du four de la boulangerie d’Elie, le petit-cousin de papa.

Ce matin, comme presque tous les matins, mon père est religieusement assis devant son zatar et sa tasse de thé, quand je relance la conversation de la veille.

-       Alors papa, tu fais ta prière du matin ?

-       Ma prière ?

-       Ton rituel de galette de zatar !

-       Tiens, maintenant que tu sais à peu près ce que c’est qu’un philosophe, on va regarder ensemble sur Google ce qu’on raconte sur Platon et Al-Farabi.

-       Ça y est, tu me ressors ta philosophie ?

La liste des articles est beaucoup trop longue pour qu’on puisse tout lire.  Mais en parcourant différentes pages mon père finit par me dire :

-       tu sais ce qui m’intéresse moi chez ces deux philosophes ?

-       et comment veux-tu que je le sache ?

-       C’est la Cité Idéale.

-       Cité idéale ?

-       Oui Philippe. Dans un livre qui s’intitule « La République » pour Platon et « Les  Idées de la cité vertueuse » pour Al-Farabi  ces deux philosophes ont imaginé une cité idéale.

-       Idéale ?

-       Tu sais des fois, quand on est en train de discuter avec quelqu’un, tu dis « l’idéal pour moi serait de … » et d’autres diront : « la femme idéale » c’est celle qui ….

-       Celle qui quoi ?

-       Non c’est un exemple

-       Et bien !

-       Idéale est synonyme de ?

-       La plus jolie des femmes

-       C’est tout ?

-       La plus gentille !

-       C’est tout ?

-       La plus intelligente

-       C’est tout ?

-       Qui m’aime le plus au monde, une femme faite pour moi et moi fait pour elle.

-       Et bah, dis donc on dirait que c’est un sujet sur lequel tu as déjà longuement réfléchis !!!

-       Et alors, tu ne vas quand même pas exercé ta censure ?

-       Perficere

-       Pardon !

-       C’est un mot latin pour dire « parfait »

-       Et donc ?

-       Idéale est synonyme de ?

-       Parfait

-       Et le contraire de parfait ?

-       Imparfait voyons papa ! mais tu sais, soit tu ne veux pas répondre à ma question soit tu ne connais pas, toi non plus, la réponse.

-       La réponse à quoi ?

-       Depuis hier je te parle de la chanson du Tango, et toi tu tournes autour du pot, tu me parles de cité idéale, de ceci et de cela, de tout quoi, sauf de ce sur quoi je te questionne.

-       Sois patient.

-       Il y a des limites quand-même !

-       Il est quelle heure ? il faut qu’on aille chercher  Théophile chez Tony.

 

Al-Farabi : un philosophe musulman chiites !

 

Tony c’est le frère de mon père, de temps en temps quand mes parents rentrent tard du concert, mon frère et moi allons dormir chez lui, c’est d’autant plus amusant qu’il a un fils d’un âge intermédiaire entre Théophile et moi, ce qui fait qu’on peut s’amuser ensemble. Hier, moi, j’ai préféré aller au concert alors que mon frère préférait lui, aller se dépenser avec Julien. Tous les deux s’entendent bien sur pas mal de choses : sur les jeux vidéo, le foot, mais aussi pour me taquiner et pour me mettre en colère, car quand ils sont ensemble, je deviens un peu leur tête de turc.

A mon arrivée chez Tony, Nawal ma tante, me demande si le concert s’est bien déroulé et si j’avais bien aimé.

-         Nawal, tu connais Platon et Al-Farabi toi ?

-         Oui, oui, mais je ne me souviens plus beaucoup d’eux. Ils faisaient partie du programme du bac de philosophie au Liban. Je me souviens même qu’Al-Farabi était un chiite d’origine turque.

J’aime bien la réponse de Nawal, car j’ai remarqué, chez tous les libanais, que pour présenter quelqu’un, on commençait toujours par donner sa religion avant sa nationalité. J’entends toujours mon père dire que le drame des libanais est dû au fait qu’un libanais mette en avant son appartenance religieuse et communautaire. Son appartenance nationale vient en troisième car après avoir décliné la religion on cherche à savoir l’origine géographique : qui de « Beyrouth-est », qui de « Beyrouth-ouest » qui du « Nord » ou du « Sud » et ainsi de suite. Ayant vécu de longues années de guerre, mon père semble être traumatisé et peu optimiste sur la possibilité de paix durable au Liban. Il n’est pas du genre à trop parler de ce qu’il a vécu. Quand ma mère l’interroge sur le Liban, il répond avec des phrases courtes du genre « c’est dramatique… » et c’est drôle car finalement c’est maman qui parle le plus du Liban comme si elle était sa porte-parole.

Donc Al-Farabi serait un philosophe « chiite » (je me mets à parler comme les Libanais) turc né, au dire de mon père, en 872 après J.C. Chiite ! Mais je connais ce mot, ah ça me revient pour l’avoir entendu maintes fois dans les discussions assez tumultueuses de mon père avec des amis ou avec Tony.

 

 

Le Hezbollah !

 

 

-         Papa, les chiites c’est bien le Hezbollah ?

-         Mais tu t’y mets toi aussi, c’est un amalgame assez courant qu’on entend dans la bouche de plein de gens. Tous les hezbollahs sont des chiites mais tous les chiites ne sont pas du hezbollah. Le Hezbollah (Hizb Allah) (en arabe « Parti de Dieu ») fondé en juin 1982 est un mouvement politique armé chiite libanais qui a été créé en réaction à l'invasion israélienne au Liban en 1982.

-         Ce sont des extrémistes de la religion dit Tony, c’est un Etat dans l’Etat, ils sont même plus armés que l’armée officielle, et leur objectif ou plutôt celui de l’Iran qui les manipule, est d’islamiser le Liban et virer les chrétiens.

Mon père n’a pas l’air d’être tout à fait d’accord avec Tony. Pour lui, les hezbollah ne sont pas si méchants que ça, en tout cas ils sont moins méchants qu’on voudrait nous faire croire. Ils sont, d’une manière plus globale, en quelque sorte les rejetons, voire les enfants de la politique américaine au Moyen Orient et la conséquence de la division entre les Libanais.

-          C’est grâce aux américains qu’il y a encore des chrétiens au Liban, répéte Tony !

-         Et chiites, ça veut dire quelque chose papa ?

-         En arabe chiites veut dire : « ceux qui prennent le parti d'Ali » qui est le gendre et cousin de Mahomet. À la mort du fondateur de la religion musulmane, Mahomet, le problème de son successeur s’est posé  et on assiste à la création de deux grandes branches de l’islam. Une partie des croyants voyait en Ali l'unique successeur légitime de celui-ci : ce sont les chiites. Ils ont par ailleurs un certain nombre de croyances qui les distingue d’autres musulmans.

-         Comme quoi ?

-         La succession d’abord

-         Quelle succession ?

-         Au Prophète.

-         Et alors ?

-         Comme le Prophète Mahomet  a été choisi par Dieu, son successeur ou Imâm doit être lui aussi choisi par Dieu.

-         Et comment fait-il pour le choisir ?

-         Par l’intermédiaire de son représentant.

-         Et je présume que son représentant n’est autre que Mahomet.

-         Ce serait Mahomet lui-même qui aurait choisi Ali comme successeur immédiat.

-         Qui aurait !

-         Oui parce que, pour des raisons historiques et politiques, une majorité de croyants a préféré choisir un calife n'appartenant pas à la famille de Mahomet. Pour eux, le successeur ou calife, doit être un simple membre de la communauté des croyants et doit être « élu » pour ses qualités morales, et cela en dépit de ses origines.

-         Donc il n’est pas désigné par Allah

-         Non et la suite des évènements va creuser le fossé entre les deux communautés. Ce schisme restera la toile de fond sur laquelle vont se dessiner les rapports entre les deux communautés et ce jusqu’à aujourd’hui

-         Et de nos jours comment ça se passe ?

-         De nos jours, le chef de la communauté musulmane est, pour les sunnites, le calife : un homme ordinaire, élu par d'autres hommes dans la communauté des fidèles. Leur système religieux est moins hiérarchisé que celui des chiites.

-         Tu as dit « un homme » !

-         Oui.

-         Donc pas une femme !

-         Exactement car dans le contexte historique et géographique de l’époque, la femme n’avait pas le même statut que l’homme.

-         C’est la faute à l’Islam ?

-         Pas qu’à l’Islam, mais à toutes les religions.

 

Qui a tort qui a raison !

 

 

 

-         Et les chiites ?

-         Depuis leur sécession, les chiites accordent beaucoup plus d'importance à leurs dirigeants religieux que les sunnites ; ils considèrent que la communauté musulmane ne peut être dirigée que par les descendants de la famille de Mahomet, des imams qui puisent directement leur autorité de Dieu.

-         Mais dis-moi papa, on dirait que tu es hors sujet !

-         Pourquoi ?

-         Parce que je ne vois pas ce que vient faire Al-Farabi dans tout cela ?

-         Comme tous les musulmans, Al-Farabi se fait l’écho de cette déchirure au sein de l’islam, cette guerre sans merci que se sont livrée sunnites et chiites

-         Comme en Irak !

-         En Irak certes, mais aussi au Liban. On a beau dire que derrière le conflit libanais il y a la main d’Israël ou celle de la Syrie ou encore celle des Etats Unis, mais en réalité on se défend de dire que la guerre est avant tout une guerre inter et intra-communautaire

-         Inter et intra !

-         Inter, parce qu’elle se déroule entre les différentes communautés : chrétiens et musulmans. Mais intra aussi, car entre chiites et sunnites, et chrétiens et chrétiens, selon leurs rites respectifs et ainsi de suite.

-         Tu connais la spécialité des libanais ?

-         Les mezzés ?

-         Une des spécialités libanaises en matière de politique est de dire que ce n’est jamais leur faute.

-         Mais tu sais, toi papa, tu n’es jamais d’accord avec personne, t’es pas d’accord avec les sunnites, t’es pas d’accord avec les chiites, t’es pas d’accord avec les chrétiens. J’ai du mal à te comprendre : qui a tort, qui a raison : je crois que c’est quelque chose que tu ne me diras jamais.

-         En effet, tout le monde a raison mais tout le monde a tort de croire qu’il est le seul à avoir raison !

-         Tu fais exprès ou je rêve ?

-         Tout le monde a raison mais tout le monde a tort de ne pas vouloir écouter et comprendre le point de vue de l’autre. Il y a des vérités qui se confrontent qui s’opposent mais qui ne dialoguent pas.

 

Al-Farabi : magister secundue !

 

 

 

-         Bien, on fait quoi maintenant ?

-         On fait quoi !

-         Oui, j’en sais un peu plus sur les chiites, mais !

-         Mais quoi ?

-         On s’est éloigné du tango d’Al-Farabi !

-         Tu sais comment on surnommait Al-Farabi ?

-         Comment veux-tu que je le sache ?

-         Magister secundue ou le deuxième Maître, le premier étant le philosophe grec Aristote mort en 322 avant Jésus Christ.

-         Et Maître de quoi ?

-         De la Philosophie voyons !

-         Et qu’est ce que lui vaut ce titre ?

-         Il avait une grande maîtrise de plein de domaines : philosophie, grammaire, mathématiques et et !

-         Et quoi ?

-         Surprise !

-         J’attends !

-         La musique

-         Ça y est, je sais maintenant: le tango c’est lui !

-         Ce serait trop facile, le tango est un genre musical né à la fin du XIXe siècle en Argentine et en Uruguay et ça n’a rien à voir avec Al-Farabi. Mais Al-Farabi a écrit un grand livre sur la musique et ce livre est considéré comme étant l’exposé le plus important de la théorie musicale au moyen âge. Il aimait aussi participer aux séances de musique, étant lui-même un exécutant remarquable.

-         De la darbouka?

-         Bien que  la darbouka date de 1100 avant J.-C il s’agissait plus probablement d’instruments à cordes comme le luth ou flûtes et instruments à anches. Mais on n’a pas beaucoup d’informations à ce sujet.

 

 

L’Irak : cœur meurtri de l’empire musulman !

 

 

 

-         Et la philosophie ?

-         Al-Farabi est considéré comme le premier grand philosophe musulman. Et c’est en Irak  qu’il a composé la plus grande partie de ses œuvres.

-         En Irak ?

-         Oui, à Bagdad plus précisément. Bagdad était autrefois le cœur de l’empire musulman et avait fleuri grâce aux arts et la littérature.

-         Quand autrefois ? A l’époque d’Al-Farabi ou avant ?

-         Justement, à l’époque d’Al-Farabi les choses se sont énormément détériorées.

-         Invasion américaine ?

-         A l’époque, l’Amérique en tant que nation n’existait pas encore car elle a été découverte en 1492 par ?

-         Christophe Colomb voyons

-         Les voisins turcs se sont mêlés de la politique intérieure en virant ou en tuant toute personne qui leur faisait face, ils avaient leur mot dans le choix du calife.

-         Le chef religieux ?

-         A la fois religieux et politique. D’autre part, à cause de cette faiblesse du pouvoir central et la montée du pouvoir de l’armée, l’empire musulman se trouve réduit à des « imarats »

-         Ima quoi ?

-         Imarats ou des principautés indépendantes. Et à Bagdad le vrai pouvoir est passé entre les mains des turcs.

-         Pourquoi tu me fais un exposé interminable de tout ça ? j’ai cru comprendre qu’Al-Farabi parlait d’une cité Idéale !

-         Oui cité vertueuse

-         Vertueuse ?

-         Oui vertueuse.

-         Du mot vertu je suppose !

-         Exact, dans un de ses livres : Al-Farabi avoue avoir compris qu’il était défendu à un homme vertueux, à un vrai philosophe, de vivre dans des milieux dépravés et qu’il devait émigrer vers des cités vertueuses ou morales.

-         Vertueux donc veut dire moral ?

-         En gros, oui.

-         Et moral veut dire quelque chose de spécial ?

-         J’étais sûr !

-         Sûr de quoi ?

-         Que tu allais me poser cette question.

-         Et donc ?

-         C’est drôle !

-         En quoi ?

-         Parce que tu nous dis souvent au cours d’une conversation, « toi papa, ou toi maman, tu nous fais tout le temps la moral ». Sais-tu pourquoi tu le dis ?

-         Oui: parce que vous nous dites toujours ce qu’on doit ou ne doit-on pas faire.

 

 

La Morale : une réinvention permanente !

 

 

 

-         Eh bien, la morale c’est un peu ça ! Mais il y a deux types de morale, une morale subie et une morale inventée.

-         La morale subie c’est celle que tu nous imposes toi papa !

-         Ce n’est pas moi qui l’impose mais c’est un ensemble de règles de conduite, de relations sociales, qu'une société se donne et qui varient selon la culture, les croyances, les conditions de vie et les besoins d’une société. D’une manière générale ce type de morale définit le bien qu’on doit faire et le mal qu’on ne doit pas faire et elle a deux objectifs : faire régner la justice et donner la sécurité.

-         Ne pas tuer, ne pas voler

-         Oui mais c’est la forme négative de ce type de morale parce qu’il y a le « ne pas »

-         Donc il y a une forme positive sans le « ne pas »

-         Assistance à une personne en danger, respect des autres et de leurs biens

-         Et la morale inventée !

-         C’est celle qui émane de nous, c’est nous qui la décidons parce que nous avons estimé qu’elle est bonne.

-         Bonne pour qui ?

-         Bonne pour soi et bonne pour les autres.

-         Exemple !

-         Quand tu passes devant un mendiant et que tu décides de lui donner une pièce sans qu’on t’y oblige.

-         C’est pour se donner bonne conscience !!

-         Quand certains décident d’aller dans des pays ravagés de guerre et de maladie pour aider et soigner la population…

-         Comme qui ?

-         Mère Térésa.

-         Comment on peut appeler ça ?

-         De l’altruisme, mais peu importe le nom, toujours est-il que ces gens-là inventent ou réinventent leur morale

-         Réinventent ?

-         Oui parce que des fois, on peut suivre le modèle de quelqu’un en l’adaptant à nous , à nos possibilités et au contexte dans lequel nous vivons.

-         Tu penses à qui ?

-          Al-Farabi.

-         Il est mort comment ?

-         Il y a plusieurs versions sur la mort d’Al-Farabi, on raconte même qu’il a été tué par des voleurs lors d’un retour de voyage à Damas.

-         Tous les chemins mènent à Damas !

-         Voilà Théophile.

 

 

Al-Farabi, le copieur !

 

 

-         Je ne comprends rien à votre histoire d’Al-Farabi !

-         Tu n’as pas suivi l’histoire Théophile !

-         Quelle histoire papa ?

-         L’histoire de la Cité idéale de Platon et d’Al-Farabi.

-         Lequel des deux en a parlé le premier ?

-         Platon.

-         Lequel des deux est né avant l’autre ?

-         Platon.

-         Al-Farabi est un copieur.

-         Pourquoi donc ?

-         Il a copié sur Platon !

-         T’y vas un peu trop fort.

-         Et pourquoi ?

-         Quand on construit quelque chose on le fait en prenant appui sur d’autres choses. On a besoin de ceux qui nous ont précédés pour continuer l’édifice de la connaissance humaine.

-         Donc il a copié !

-         Je dirais plutôt qu’Al-Farabi a pris appui sur Platon!

-         Tu joues avec les mots !

-         Al-Farabi a fait le tri, corrigé, et adapté Platon en fonction de son propre contexte musulman mais malgré tout il a réinventé la philosophie, il a avancé et fait avancer la connaissance humaine.

-          Et pourquoi Al-Farabi a copié sur Platon et pas sur quelqu’un d’autre ?

-         Voilà une bonne question Théophile.

-         Merci papa

-         Je veux dire, que maintenant tu places la discussion sur le plan du pourquoi des choses. Pourquoi la cité Idéale de Platon?

-         Et alors ?

-         Et alors vous ne croyez pas qu’il serait temps de rentrer à la maison les enfants ?

-         Mais non, c’est trop tôt, on reste encore un peu papa, on va s’ennuyer à la maison, maman n’est pas encore rentrée !

-         Mais oui, dit Nawal, il a raison Théophile, restez manger avec nous !

De fil en aiguille papa accepte de rester chez Tony. Théophile et Julien, notre cousin, sont fous de joie, il faut dire qu’ils sont tous les deux un peu pareils : ils aiment le foot, les jeux vidéo et la télé, mais surtout ils aiment bien se dépenser physiquement. Moi je m’ennuie jamais, je n’aime pas le foot mais j’adore fabriquer les choses, j’adore bricoler. Quand il y a un jeu ou quelque chose que je ne peux pas acheter, et bien je le fabrique. Je vais d’abord chercher les plans et les images sur internet avant d’aller mettre le bordel dans l’atelier de mon père. Ah l’atelier de papa c’est quelque chose ! Il paraît que quand j’étais petit il y bricolait en me portant sur son dos, c’est peut-être là que j’ai pris mes premières leçons de bricolage. On y trouve tout. Tous les appareils de bricolage, toutes sortes de ponceuse ou de scies : de la scie sauteuse à la scie à onglet en passant par la scie à chantourner que mon père a achetée exprès pour moi.

Maman nous a même offert à nous deux un stage de fabrication d’orgue de barbarie à Montpellier. J’espère qu’un jour on s’y mettra : il faut attendre les beaux jours.

 

Platon, la copie ?

 

 

-         Dis papa : il me semble que tout à l’heure tu n’as pas répondu à la question de Théophile !

-         Oui ? je te demandais pourquoi la Cité Idéale de Platon?

-         Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur le contexte historique de Platon pour comprendre pas mal de choses.

-         Tu veux dire la raison du copiage?

-          Moi je n’appelle pas ça copiage, mais emprunt. Comme quand on emprunte de l’argent à une banque. Ce n’est certainement pas pour le laisser de côté, mais pour en faire quelque chose, pour investir : tu transformes cet argent en projet et en capital personnel, c’est ce qu’on appelle de la valeur ajoutée.

-         Mais qui est ce Platon ?

-           à Athènes  en 427av. J.-C., le vrai nom de Platon serait Aristoclès, nom de son grand-père

-         Comme Joseph mon cousin qui porte le prénom de ton papa ?

-         Oui c’est une façon de faire perpétuer la vie de quelqu’un au-delà de la mort, les absents seront toujours présents. c’est peut-être ça l’immortalité.

-         Mais on n’est pas obligé de le faire ?

-         En France, nous avons cette chance de pouvoir davantage échapper aux pressions sociales et familiales et de décider librement de nos affaires.

-         Je suis rassuré !

-         De quoi ?

-         Non de rien. J’aime bien quand-même cette idée de lier la famille à son passé.

-          Oui, on a l’impression de se sentir un peu moins seuls dans l’univers. Il y a une sorte de continuité dans l’histoire des générations et surtout une continuité entre le passé et le présent, c’est une façon de se projeter dans le temps et en dehors du temps. Mais cela naturellement  n’a de sens que pour ceux pour qui le passé aura été porteur de beaux souvenirs et de belles émotions.

 

Platon et Saint Paul de Tarse !

 

 

-         Et le nom Platon ?

-         Platon est supposé être un surnom signifiant largeur, peut-être en référence à sa taille, c'est son maître de gymnastique qui le lui aurait donné. Une autre explication est qu'il parlait abondamment, ou encore qu'il avait le front large. Et…

-         Et quoi ?

-         Platon est fils d’une famille aristocratique

-         Aristocratique ?

-         Aristocratie, du grec aristokratia (aristos, excellent, le meilleur, le plus brave et kratos, pouvoir).

-         il vient donc d’une famille riche et de notable: comme Al Farabi ?

-         Oui en quelque sorte, une famille d’élites. Son père,  « Ariston » , prétendait descendre du dernier roi d'Athènes (Codros), sa mère « Périctioné », quant à elle, descendait d'un certain « Dropidès », proche de « Solon(homme d'État, législateur et poète athénien.).

-         Il y a une relation entre La Cité Idéale et le fait d’être aristocrate ?

-         Pas une relation directe, mais ?

-         Mais quoi ?

-         « Hapax ».

-         Pardon !

-         « Hapax » désigne généralement un mot qui n’apparaît qu’une fois .

-         Une seule fois où ?

-         dans un texte ou un corpus de texte.

-         Et qu’est cela a à voir avec Platon ?

-          Je parle ici plutôt d’un hapax existentiel.

-         hapax existentiel ?

-         C’est un évènement unique dans notre vie, qui va bouleverser toute notre existence et qui fait naître brusquement et nécessairement un cheminement de vie et de pensée original et personnel.

-         Tu penses à quelqu’un ?

-         Saint Paul.

-         Ah bon, c’est qui Saint Paul !

-         Saint Paul de Tarse mort vers l’an 67 à Rome.

-         C’est où exactement ?

-         Actuelle Tarsus, une ancienne ville d’une ancienne province romaine appelée Cilicie sur la rivière Tarsus en Turquie.

-         Et qu’est-ce qu’il a de si extraordinaire ce Saint Paul ?

-         Il était juif et il persécutait les premiers disciples de Jésus, et un jour …

-         Suspens !

-         Il se rendait à Damas...

-         Au souk ?

-         Dans le but de rechercher et de persécuter les chrétiens qui s’y trouvaient.

-         Et alors ?

-         Et alors, au cours de son voyage il fait une chute de cheval.

-         Et alors !

-         A cet instant, il perd la vue et  rencontr le Christ.

-         Il le rencontre vraiment ?

-         Pour les chrétiens croyants ce fut une véritable rencontre même si ce n’était pas forcément sous une forme physique.

-         Et comment ?

-         Ce fut le chamboulement total dans la vie de Saint Paul.

-         Forcément puisqu’il  perd la vue !

-         Il retrouve la vue plutôt.

-         Tu dis la chose et son contraire, une fois il perd la vue, une autre fois il la retrouve, il faut te décider.

-         Il retrouve la vrai vue, celle qui lui aurait permis de voir ce qu’il considère être la vérité des choses.

-         Donc ?

-         Il croit en Jésus et sort de cette rencontre profondément bouleversé et définitivement persuadé que celui qu'il persécutait était le seigneur donné par Dieu pour le salut de son peuple. Du coup, Saint Paul se présente comme apôtre du Christ.

-         Apôtre !

-         Apôtre  vient du grec « apostolos ».

-         Encore le Grec!

-         Ce mot désigne couramment une mission, son accomplissement ou les lettres la décrivant.

-         Je ne vois pas la relation avec Saint Paul.

-         Saint Paul se croit le témoin de la résurrection du Christ et de ce fait il a une mission de témoigner et d’annoncer cet événement. Par conséquent il se met à défendre et à répandre la parole du Christ. il finit même par subir le même sort qu’il infligeait aux premiers croyants.

-         Persécutions ?

-         Persécutions et décapitation à Rome en 67.

 

La rencontre avec Socrate : drôle de rêve !

 

 

 

-         Et Platon dans tout cela ?

-         A l’âge de 20 ans une rencontre va bouleverser sa vie.

-         Il va rencontrer Zeus en personne ! 

-         Non, un Maître appelé Socrate.

-         C’est le Jésus de Saint Paul !

-         En quelque sorte oui. Le jour où le père de Platon le présente à Socrate, il se trouve que ce dernier venait de raconter à ses amis un songe qu'il avait eu la nuit précédente.

-         Un songe !

-         Un rêve dans lequel il lui avait semblé voir s'envoler de l'autel consacré à l'Amour, un petit cygne qui s’était d’abord refugié dans son sein avant de s’envoler vers les cieux, charmant les dieux et les hommes d'une suave mélodie[].

-         Je suppose que le petit cygne fait référence à Platon !

-         Tout à fait et Platon lui-même, quelques moments avant de mourir, se voit, en songe, transformé en cygne -  l'oiseau d'Apollon – et, volant d'arbre en arbre, pour échapper aux mains des oiseleurs [.

-         Tu as parlé de l’autel consacré à l’amour, dois-je comprendre que c’est un rêve érotique ?

-         Pas tout à fait, car chez les grecs anciens, ce terme d'amour, recouvre trois sentiments distincts de : l’éros, la philia, et l’agapê.

-         Eros de « érotique » je suppose !

-         « éros » en effet désigne l'attirance sexuelle, le désir.

-         Et « philia » ?

-         La « philia » se rapproche de l'amitié telle qu'on l'entend aujourd'hui. Quant à l’agapê, c’est l'amour du prochain, une relation univoque que l'on rapprocherait aujourd'hui de l'altruisme. Il se caractérise par sa spontanéité, ce n'est pas un acte réfléchi ou une forme de politesse mais une réelle empathie pour les autres qu'ils soient inconnus ou intimes.

-         C’est la charité des religions !

-         Bien que celui-ci soit plus proche d'une relation matérielle établie avec des personnes en souffrance, l’agapê originel ne revêt pas cette connotation morale de responsabilité devant une autorité divine.

-         Et dans le cas de Platon ?

-         Je parlerai plus d’une grande amitié dans laquelle se mélange plein de choses : admiration, attachement, idéalisation…

-         Papa tu recommences tes envolées avec les mots ?

-         Pourquoi ?

-         Idéalisation ne fait pas partie de mon vocabulaire quotidien!

-         C’est bien Philippe, je vois que tu suis!

-         Je commence à fatiguer !

-         Je vois bien, on en reparlera plus tard ?

-         Pas avant de me dire ce que tu entends par ce mot !

-         Tu te rappelles quand je t’ai parlé d’idéal ?

-         Oui ?

-         Idéalisation c’est faire de quelqu’un un idéal, un modèle pour soi ! Quelqu’un auquel on tente de s’identifier ou de se conformer. Du coup on a envie de l’imiter, de faire comme lui. Certains enfants par exemple, veulent ressembler à leurs parents ou à leurs enseignants.

-          Tu as bien dit certains mais pas tous ?

-         Oui certains, mais tu en as d’autres qui font tout pour ne pas ressembler à leurs parents qu’ils considèrent comme des contre-modèles !

-         Ça me rassure !

-         Pourquoi ?

-         Non rien.

 

 

Byblos, l’espoir !

 

 

-         Papa !

-         Oui Théophile.

-         Je peux rester dormir chez Julien ?

-         Impossible.

-         Pourquoi ?

-         Demain tu as ton contrôle à préparer !

-         Tu sais Nawal, on va peut-être aller donner un concert au Liban.

-         Comment ça ?

-         Et bien, nous avons été contactés il y a quelques jours par un libanais pour un concert sur le port de Byblos ?

-         Pour quand ?

-         La fête de la musique le 21 juin.

-         Comment tu as connu ce Libanais ?

-         Une belle rencontre.

En disant cela mon père me regarde en faisant un sourire du coin de la bouche : je hais cela !!!

-         Grâce à un certain Monsieur De Lattre qui l’a emmené nous voir en concert à l’Hôtel West Minster il y a quelques temps.

-         à Byblos, en plein air c’est magnifique et c’est la porte ouverte vers tout le Moyen Orient, on croise les doigts. Il est temps de passer à table.

La Maïeutique :

Une mayonnaise qui prend ou qui ne prend pas !!!

 

 

En quoi et comment une rencontre peut-elle transformer la vie de Platon ? Voici une nouvelle question que me pose cette discussion avec mon père.

Mais qu’est-ce qu’une transformation ?

Peut-on devenir autre chose que ce qu’on est

Ne fait-on pas des fois semblant de changer pour plaire à quelqu’un ?

En se transformant, ne risque-t-on pas peut-être de plus rester soi-même ?

 Et qui c’est ce Socrate ? Si je le demande à mon père il va encore me sortir des tirades interminables.

-         Maman !

-         Oui Philippe !

-         Connais-tu Socrate ?

-         Bien sûr.  Je l’ai découvert en Terminale et je me rappelle de la question de philo au bac : comment comprenez-vous la phrase de Socrate : « connais-toi toi-même »... Mais il y a quelque chose qui m’a marquée dans sa pensée : la maïeutique.

La Maïeutique : une affaire de femme ?

 

 

-         La quoi ?

-         La maïeutique vient du Grec et signifie l’art de faire accoucher.

-         Accoucher de quoi ?

-         De la connaissance.

-         Et c’est pour ça qu’il t’a marquée ?

-         la mère de Socrate était sage-femme chargée de faire accoucher des nouveau-nés  et le mot maïeutique fait donc référence à un champ lexical féminin.

-         Où tu veux en venir ?

-         Tu sais, dans le monde grec de l’époque, comme dans certaines cultures actuellement, la femme est réduite à sa simple fonction de procréatrice : une femme ça fait des enfants et basta. Par conséquent le pouvoir politique et intellectuel est confisqué au profit des hommes.

-         Je ne comprends pas.

-         La femme était considérée comme ayant  une « nature » différente de celle de l’homme, une nature inférieure et seuls les hommes avaient  le monopole de l’intelligence  et de la philosophie.

-         Tu en connais, toi des femmes philosophes ?

-         Tu te souviens du film Agora ?

-         oui !

-          Hypatie d'Alexandrie (370 – 415 après J.C), mathématicienne, astronome et philosophe s'est évertuée à déterminer les lois exactes qui régissent le déplacement de la Terre au sein du système solaire, l'héliocentrisme.

-         Elle a été lapidée.

-         Oui parce qu’elle a tenu un discours contraire à celui enseigné par la religion. Mais de notre époque il y en a plein d’autres femmes philosophes, le regard de la société vis-à-vis de la femme évolue de plus en plus.

-         C’est la faute donc à la société !

-         Pas seulement car les femmes affirment de plus en plus leur vision du monde et prennent davantage leur place dans le débat politique.

 

 

La vérité se cherche à deux…ou à plusieurs !

 

 

-         C’est donc la sage-femme qui sort le bébé ?

-         La sage-femme aide la maman mais ne fait pas le travail à sa place.

-         Je ne vois pas le rapport avec Socrate !

-         On est dans des métaphores. Dans le cas de Socrate, l’accoucheur est le Philosophe.

-         La vérité, on l’a donc en nous?

-         D’après Socrate oui, d’où sa phrase « connais-toi toi-même ».

-         Donc chacun a la sienne !

-         Pas tout à fait, car dans ce cas il ne s’agit pas de Vérité mais de points de vue.

-         Mais comment nos points de vue deviennent-ils vérité ?

-         C’est ça la dialectique. En d’autres termes c’est un peu ce procédé d’échange de points de vue en confrontant les différents points de vue qui laisse émerger une autre vérité plus globale plus large.

-         Si mon point de vue n’est jamais le bon, si je doute de tout,  je ne pourrais plus croire en quelque chose ?

-         Socrate disait : "je sais une chose, c'est que je ne sais rien".

-         Puisque qu’on peut douter de tout, permets-moi de douter de Socrate !

-         C’est ton droit, voire ton devoir ! Cette phrase est une bonne leçon de modestie : même si on sait plein de choses, on en a toujours à apprendre et plus on en apprend plus on se rend compte qu’il y en a encore beaucoup.

-         C’est compliqué tout ça !

-         Autrefois quand nos yeux ne nous permettaient pas de voir autre chose que notre planète Terre, on n’imaginait pas qu’il puisse exister d’autres planètes. Des religions comme le Christianisme, le Judaïsme ou l’Islam considéraient que cette boule bleue était l’œuvre de Dieu.

-         C’est peut-être vrai !

-         Quand on a commencé à avoir des lunettes astronomiques on a réalisé qu’il existait des choses qu’on ne voyait pas auparavent, on s’est, en quelque sorte rendu compte qu’on ne sait pas grand-chose sur notre univers.

-         Plus la science avance, plus Dieu recule !

-         Quoi qu’il en soit, on a toujours besoin de béquilles pour avancer.

-         Donc on a besoin de Dieu ?

-         Tu sais c’est comme dans ma chanson « La voix d’El Sett » :

«  On est tous des exilés d’un coin perdu de notre enfance, on est tous des émigrés assoiffés de reconnaissance sur une terre où l’ignorance fait la part belle à nos croyances ! »

-         Je suis épuisé.

-         Il serait temps d’aller te coucher !

-         Bonne nuit maman.

-         Bonne nuit mon Loulou !

 

Je doute, donc je réinvente le monde !

 

 

Nous avons l’habitude, mon frère et moi, de demander à nos parents de nous dire bonne nuit dans notre lit avant l’assaut final du sommeil. Et comme pour prolonger la journée (ou repousser l’heure de dormir) nous demandons un verre d’eau pour clore le rituel.

 Mon père était dans les parages, c’est donc à lui qu’incombe la tâche du verre d’eau.

-         Bonne nuit Philippe !

-         Dis papa : est-ce que tu crois en quelque chose toi ?

-         Oui je crois en l’amour

-         Quoi d’autres ?

-         La fidélité, l’amitié et puis !

-         Et puis quoi ?

-         Plein d’autres choses dont je ne me souviens plus !

-         Tu es sûr de toi ?

-         Absolument sûr !

-         Tu ne doutes de rien ?

-         Bien sûr que si, mais certainement pas de mes sentiments ou de mes valeurs !

-         Tu doutes de quoi alors ?

-         Je doute de tout : de la science, de la religion et de l’au-delà.

-         Crois-tu qu’il y a quelque chose après la mort ?

-         Je n’ai pas de certitude là-dessus. Mais je crois que mon cœur veut y croire alors que ma tête s’y refuse. J’ai toujours connu ma maman comme une fervente croyante, jamais je l’ai entendue douter de l’existence de dieu, mais…

-         Mais quoi papa ?

-         Mais mes dernières vacances chez elle, les derniers jours avant de nous quitter, en voulant la rassurer je lui disais que de toute façon on se retrouvera d’une certaine façon après la mort, et là…

-         Et là elle a douté.

-         Comment ?

-         Elle m’a dit d’un regard inquiet : « crois-tu vraiment qu’il y a quelque chose après la mort » ? j’étais choqué, bouleversé et perplexe.

-         Pourquoi ?

-         Je ne pensais pas une seconde que ma mère pouvait douter de sa foi et j’espérais même qu’elle pourrait un jour me reconvertir de mon athéisme.

-         Athéisme !

-         Le fait de ne pas croire à dieu.

-         Et qu’as-tu répondu ?

-         Deux interminables et longues secondes se sont écoulées avant que je lui dise fermement « mais si maman, il y a quelque chose ». Je crois que depuis ce moment-là je me suis juré de toujours croire à quelque chose.

-         Tu doutes donc moins !

-         Je doute donc je cherche et je cherche donc…

-         Tu doutes !

-         Le doute nous permet de tout remettre en question et de nous remettre en question, donc il nous permet d’avancer.

-         Donc pas de certitude !

-         Le doute n’exclut pas la certitude.

-         Comment ça ?

-          On peut douter de certaines choses et être certain sur d’autres. Le doute perpétuel et systématique ressemble plus à une déprime. Le doute n’a d’intérêt que dans la mesure où il te permet d’avancer, de savoir plus et mieux. Comme dirait Edgar Morin : « la connaissance est une navigation sur un océan d’incertitudes entre des archipels de certitudes ».

-         Mais !

-         Plus de mais, c’est l’heure de dormir !

-         Bonne nuit papa, je crois que j’ai eu ma dose de doute aujourd’hui.

-         Bonne nuit Philippe

-         Attends une seconde papa ! tu me diras demain comment le monsieur « connais-toi toi-même » a bouleversé la vie de Platon ?

-         Dis donc, tu en sais des choses sur Socrate toi !

-         Je sais une chose c’est que je ne…

-         C’est qu’il faut dormir maintenant, bonne nuit Socratos !

-         Bonne nuit papa.

 

Le rituel matinal !!!

 

 

-         Philippe, réveille-toi, il est 7heures et demie !

Terrible !c’est l’heure du collège. Je n’aime pas le collège, je suis mieux chez moi à fabriquer des choses ou à regarder la télé. Il paraît que pour réussir sa vie il faut faire des études. Mais il paraît aussi qu’il y a plein de diplômés au chômage : vas savoir !!!

 Je m’ennuie au collège, on dirait que les profs n’ont qu’un seul souci celui de nous faire gober des connaissances dont on ne voit pas l’intérêt. Ils sont dans leurs livres. Comment voulez-vous qu’on aime quelque chose si on ne sait pas à quoi ça va nous servir ou si on n’y éprouve pas du plaisir ?

-         Dis papa, je suis obligé d’aller au collège ?

-         Sauf si tu es malade !

-         Je suis malade !

-         Ça se voit ! d’ailleurs nous avons 4 thermomètres dans la maison et les 4 thermomètres sont dans ta chambre…

Qu’est-ce qu’il est courageux mon frère : sitôt réveillé sitôt levé et il ne se plaint pas. Lui non plus il n’aime pas l’école, il n’empêche qu’il est le premier à faire l’ouverture des portes de son collège. Ce qu’il préfère lui, c’est les copains. Il est toujours avec des copains, quand ce n’est pas à l’école il tchatche sur internet : monsieur parlotte ou monsieur l’avocat. Et oui il paraît qu’il veut devenir avocat : ça lui va très bien car il prétend avoir toujours raison. Argumenteur de talent mais un peu fatigant quand même.

Le petit déjeuner avec mon père, c’est presque toujours la même chose : son thé Lipton et son assiette de fromage libanais : Le Labné ou bien le Zatar. Il ne s’en lasse jamais, c’est sa manière à lui et à plein de Libanais de rester connecter avec le Liban de leur enfance.  J’aime bien ce fromage avec du pain libanais bien chaud, mais pas au point d’en manger tous les jours. Et c’est tous les jours la même chose : « tu veux une tartine de labné sur du pain chaud, Philippe ? ». Et quand il en a fini avec moi il pose la même question à Théophile ou à maman. On dirait le marchand de légumes sur les marchés. Mais, sauf pénurie de céréales ou de petits gâteaux approvisionnés par maman, la réponse est la même partout : « non merci ». Maman est plus catégorique que nous : elle n’en prend jamais, sauf le soir, quand elle le malaxe dans le robot pour en faire un fromage plus onctueux et qu’elle l’accompagne d’un verre de bon Bordeaux !

 

La Justice !!!

 

 

-         Ils connaissaient ton Labné, Platon et Al-Farabi ?

-         Je ne sais pas mais je pense qu’ils auraient apprécié !

-         Ah ces Libanais qui croient que leur bouffe est la meilleure au monde !

-         Mais je te charrie, tu le sais bien !

-         Tu sais papa, tu m’as achevé hier avec ton Socrate et je n’ai toujours pas compris en quoi cette rencontre va bouleverser la vie de Platon.

-         Cette rencontre a ouvert les yeux de Platon sur le problème crucial de son contexte historique  qui est celui de la Justice

-         La justice ?

-         Ce mot a deux significations complémentaires : on dit par exemple, je traîne quelqu’un en  justice, c’est à dire entamer une action dans  laquelle il y a une victime et un coupable. Le juge donc statuera sur l’affaire et donne son verdict soit pour une sanction soit pour un acquittement.

-         Mais la justice, est-elle toujours juste ?

-         D’où la deuxième signification plutôt philosophique du mot.

-         C'est-à-dire ?

-         Elle définit la justice plutôt comme un concept, une manière de voir les choses.

-         C’est trop confus tout ça, je ne comprends rien.

-         Tiens, ton frère me disait l’autre fois que ce n’était pas du tout juste que ce soit vous deux qui vidiez le lave-vaisselle ?

-         En effet ce n’est pas juste.

-         Et toi tu me disais l’autre jour que mourir était quelque chose d’injuste ?

-         C’est possible ! Mais dans ces deux exemples tu parles d’injustice et pas de justice !

-         C’est plus facile de dire ce que la justice n’est pas que ce qu’elle est réellement.

-         On est bien avancé, pour moi ça s’appelle « la langue de bois ». Comment veux-tu qu’on sache si telle ou telle action est juste ?

-         Pour Platon, seul le Philosophe est à même de cerner la justice et de la pratiquer.

-         Mais de quel droit ?

-         Dis plutôt de quelle science ! Pour Platon, comme pour Socrate, il ne faut pas dissocier la justice et le savoir : plus on sait, plus on sera à même d’être juste dans nos jugements.

 

Philosophe ou Philodoxe: quel paradoxe!

 

 

-         Je ne suis pas d’accord avec toi.

-         Pourquoi ?

-         La justice et le savoir sont deux choses différentes. Un dictateur par exemple prétend tout savoir. Il n’est pas pour autant plus juste, je dirai même que,  grâce à cette prétendue science, il acquiert un immense pouvoir de manipulation sur ses sujets.

-         Là est tout le paradoxe, mais dans l’esprit de Platon le vrai philosophe s’oppose aux philodoxes.

-         Philodoxe ?

-         « Philo » : aimer, doxe de doxa la croyance.

-         Comme croire en Dieu !

-         On « croit » savoir, c’est une fausse science !

-         Donc !

-         Les maux et les injustices infligées aux humains ne s’arrêteront pas avant que les chefs des cités, par une grâce divine, ne se mettent à philosopher véritablement.

-         Encore philosopher !

-          La connaissance philosophique est la seule voie qui mène à la connaissance de la science politique : la science de gouverner un Etat, un peuple.

-         On peut toujours rêver !

-         C’est grâce à des rêveurs que le monde change de visage !

-          Et Al-Frarabi dans cette histoire ?

-         Pour lui, le Philosophe se tient au sommet de la cité Vertueuse et Juste.

-         Mais elles ont réellement existé ces cités ?

-         La cité de Platon ainsi que celle d’Al-Frarabi  ne sont qu’une « réalisation imaginaire » de ce qu’aurait dû être la cité grecque ou la cité musulmane, un rêve, un idéal.

-         Et la cité U dans tout cela !

-         Quelle cité U ?

-         La chanson du Tango voyons, ne fais pas ton innocent ?

-         A oui la chambre de la cité U, c’est que…

-         Philippe dépêche-toi, il est 8h15 !

-         Oui maman, je prends mon sac et je pars.

-         Bonne journée et travaille bien Philippe !

-         Merci papa, tu veux bien me déposer au collège ?

-         C’est que…

 

 

Nos parents ne sont pas nos parents !

 

 

-         Philippe nous avons une superbe nouvelle !

-         Qui nous ?

-         Le groupe de maman.

-         Et alors !

-         Nous allons chanter pour le Liban.

-         Où ça ?

-         A l’UNESCO.

-         Ah ! l’Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture. Mais à quelle occasion ?

-         Les 125 anniversaires de la mort de Gibran Khalil Gibran.

-         Gibran, c’est bien ton philosophe libanais !

-         Ce n’est pas mon philosophe, mais il a écrit des textes et des poèmes  philosophiques qui concernent de nombreux domaines, entre autres un livre qui s’intitule Le Prophète et dans lequel il parle très longuement des enfants.

-         C’est la chanson de maman : « Vos enfants ne sont pas vos enfants », c’est bien ça ?

-         Oui et puis aussi le texte « Vous avez votre Liban » tiré du livre « Merveilles et curiosités ».

-         Celle dans laquelle tu t’es révélé chanteur ?

-         Je ne chante pas, je récite un texte en arabe, celui-là même que maman slame en français.

-         Il est original ce Gibran.

-         Pourquoi ?

-         « Vos enfants ne sont pas vos enfants », tu ne trouves pas ça bizarre toi ?

-         Gibran dit exactement : « vos enfants ne sont pas à vous, ils sont les enfants de la vie ».

-         Vous avez donc changé les paroles.

-          Ce sur quoi maman voulait mettre l’accent c’est la notion de possession : on ne possède pas nos enfants. Au fond cela veut dire la même chose que les premières paroles de Gibran.

-         Je ne suis pas à vous papa ?

-         Tu n’es pas à nous mais de nous.

-         Quelle est la différence entre les deux ?

-         Quand tu es « à » quelqu’un, tu es comme une chose, tu es un objet et il peut disposer de toi comme bon lui semble.

-         Et pourtant c’est ce que vous faites, maman et toi quand vous décidez pour nous : fais ceci fais cela, ne fais pas ceci ne fais pas cela…

 

 

L’éducation !

 

 

 

-         Les parents dit Gibran, sont comme un archer qui tend son arc et qui envoie la flèche aussi loin que possible.

-         Je suppose que les flèches symbolisent les enfants !

-         Exact.

-         Bon c’est bien, maintenant que vous avez lancé votre flèche, il faudrait peut-être  nous laisser tranquilles !

-         Pas encore Philippe car pour avancer, la flèche aura besoin de deux choses : la force et la puissance pour aller le plus loin possible d’une part mais aussi d’une direction, d’une cible d’autre part.

-                     Ça me paraît évident, mais ce ne sont pas deux choses différentes, c’est la même force qui pousse et qui dirige à la fois. Mais où tu veux en venir ?

-         Cette action de l’archer, moi je l’appelle l’Education.

-         Qu’est-ce  que l’éducation a à voir dans cette histoire ?

-         Le mot « éducation » est directement issu du latin educatio de même sens, lui-même dérivé de ex-ducere (ducere signifie conduire, guider, « hors de ») 

-         Mais conduire vers quoi ?

-         Vers l’âge adulte ! ce sont donc les parents qui vont donner cette force de propulsion à leurs enfants.

-         Ça vous donne donc tous les droits à notre égard.

-         Pas tout à fait !

-         Ah quand même !

-         Notre rôle d’éducateur nous le faisons dans le respect de votre intégrité physique et morale.

-         C'est-à-dire !

-         Nous n’avons pas le droit de vous maltraiter ou d’abuser de vous : on doit chercher avant tout votre bien et votre épanouissement personnel.

-         Et quand nous serons majeurs ?

-         Quand vous serez capables de marcher par vous-même, on sera toujours là, pas pour vous éduquer, mais pour continuer à vous aimer comme nous l’avons toujours fait, nous serons en quelque sorte les racines de cet arbre qu’on a planté en vous..

-         Et pourquoi les racines ?

-         Les racines ont cette particularité d’être invisibles mais toujours actives. Nous continuerons à vous soutenir et à alimenter vos cœurs et votre esprit au-delà de votre âge de maturité.

-         On ne sera donc jamais tranquilles ?

-         Si tu le vois ainsi !

-         Mais non je plaisante, papa !!!

-         J’espère bien

 

 

Mais où est donc Ornicar !!!

 

 

-         Mais si je suis ton raisonnement, ce sont les parents des criminels qu’il faut sanctionner et pas les personnes qui ont commis les actes criminels !

-          Je pense que le passé et tout ce que nous avons reçu de nos parents : « éducation ou non-éducation », « amour ou non-amour » et bien d’autres choses vont donner une direction et orienter la manière dont on va grandir et dont on va percevoir le monde. C’est vrai aussi qu’il y a une part de responsabilité qui incombe à ceux qui nous ont élevés, à nos parents, mais !

-         Il y a toujours un mais ?

-         Oui et j’adore cette conjonction de coordination.

-         Ne m’entraine pas sur ce terrain-là papa

-         Et pourquoi ?

-         Parce que je hais la grammaire !

-         Laissons la Grammaire de côté. J’aime ce mot parce que dans une discussion on peut affirmer quelque chose et montrer qu’il y a autre chose que ce qu’on affirme.

-         Donc affirmer la chose et son contraire !

-         j’affirme une chose tout en sachant qu’il y a un point de vue différent du mien. Le « mais » c’est aussi la porte ouverte vers l’inconnu ou le « pas encore connu ».

-         Jolie envolée philosophique, mais pour en revenir à nos moutons, les parents sont responsables ou pas ?

-         Pour en revenir à « notre » mouton !

-         Ne joue pas sur les mots !

-         L’être humain n’est pas la somme de tout ce qu’il a reçu dans son enfance, on ne se réduit pas à notre passé.

-         Donc !

-         Parce que nos enfants sont les enfants de la vie, cette trajectoire qu’on a donnée à nos enfants pourrait être changée, déviée voire améliorée par la vie elle-même.

-         Et la vie c’est quoi ?

-         C’est aussi des rencontres, des expériences, des réussites et des échecs…d’autre part…

-         C’est pour remplacer le « Mais » que tu répètes « d’une part et d’autre part » ?

-         D’ailleurs, toi et ton frère, vous avez été élevés par les mêmes parents que nous sommes, et pourtant vous n’êtes pas pareils cela ne prouve-t-il pas quelque chose ?

-         Objection !

-         Pourquoi ?

-         Ce n’est pas parce que nous avons les mêmes parents que nous avons été élevés de la même manière.

-          Tu as raison mais quand même sur l’essentiel vous avez reçu la même éducation et cela prouve quelque chose !

-         Ça prouve que « Théophile » est « Théophile » et « Philippe » est Philippe !

-         Donc il y a en vous une part qui vous appartient et grâce à laquelle vous pouvez, à n’importe quel moment, dire que vous êtes, ou vous n’êtes pas d’accord avec nous.

-         C’est peut-être la génétique !

-         La génétique explique une partie du problème mais n’est pas tout !

-         J’aime bien ton Gibran !

-         Ce n’est pas le mien, il n’appartient à personne, il est un « fils de la vie ».

-         Il vient bien de ton pays ?

-         Comme dit maman dans  une de ses chansons : de mon Premier pays.

-         Et c’est donc en l’honneur  de l’anniversaire de la mort de Gibran que vous allez jouer à l’Unesco?

-         Ce sera une grande manifestation avec la participation de beaucoup d’artistes.

-         Super.

-         Personne, à part maman,  n’a encore fait en langue française une chanson, voire des chansons sur Gibran. D’autre part, cela nous ouvrira peut être les portes de l’Orient pour des prochains concerts. Mais ce n’est pas encore sûr

-         Gibran a-t-il  imaginé une cité idéale lui ?

-         Non, pas vraiment.

 

 

La Cité Idéale : la Cité de la Division !

 

 

 

-         J’entends parler depuis des jours de La Cité idéale et je ne sais toujours pas en quoi elle consiste, alors si on pouvait arrêter de tourner autour du pot et entrer dans le vif du sujet.

-         Dans la Cité Idéale de Platon  il y a trois types de classes sociales : les philosophes, les guerriers et les travailleurs manuels.

-         Classes sociales ?

-          Oui, ou si tu veux trois catégories de population ou d’habitants de cette Cité

-         Que trois types ?

-         Oui parce que dans cette Cité, il y aurait aussi trois types de fonctions ou de taches à accomplir !

-         Je suppose : la philosophie, la guerre et le travail manuel ?

-         Les philosophes gouvernent, les guerriers défendent la Cité et les autres produisent le  nécessaire à la survie de la communauté, chaque classe a donc une fonction propre

-         Il y a quelque chose qui me dérange dans ce raisonnement mais je n’arrive pas à le définir.

-         Essaie de savoir

-         Je n’aime pas le mot division. D’ailleurs qui est ce qui décidera de qui fait quoi et selon quel critère ?

-         En fait cette division de fonctions repose sur la différence des aptitudes ou capacités  de chacun.

-         Aptitudes à quoi ?

-         A la Connaissance ou au degré du Savoir.

-         Moi qui suis très manuel c’est loupé, car apparemment les travailleurs manuels ne savent pas grand-chose.

-         Les travailleurs manuels ainsi que les guerriers n’ont pas le même type de savoirs : les travailleurs manuels ont des savoirs qui portent sur leurs métiers alors que les guerriers eux, ont des savoirs et des habilités qui portent sur l’art de la guerre.

-         « l’art » !

-         Oui mais dans le sens de « technique ».

-         Et les philosophes ?

-         Ils ont la connaissance contemplative, la plus haute des connaissances et c’est à ce titre-là qu’ils occupent la première place dans la cité.

-         La science contemplative !!!

-         la contemplation serait à la fois cette connaissance suprême et maîtrise de soi qui nous permet d’être en contact directe avec le divin.

-         Ça en fait des choses auxquelles je ne comprends pas grand-chose !!! Mais dis-moi une chose papa, il paraît que tu as enseigné la philo ?

-         Oui.

-         Tu bricoles beaucoup ?

-         Oui !

-         T’as fait la guerre ? 

-         Plus ou moins ! mais où tu veux en venir ?

-         Tu es un atypique.

-         Et pourquoi ?

-         Monsieur Platon aura du mal à te caser dans l’une de ses trois classes !!!

-         En effet Platon a une forte tendance à la monochromie, les choses sont pour lui, soit noires soit blanches il n’y a pas de place pour les demi-teintes. Mais la vie nous montre que les choses ne sont pas si simples que ça.

-         C’est-à-dire ?

-         On peut être la chose et son contraire, la chose et son complémentaire : on est polychrome. Mais pour comprendre l’importance du rôle des philosophes il faut que je te parle de l’allégorie de la caverne.

-         Encore de gros mots de philosophe ?

-         Pourquoi ?

-         Allégorie ?

-         l’allégorie est une histoire ou une représentation qui sert à exprimer une idée abstraite, mais je te ferai un dessin pour t’expliquer cette allégorie.

-         Ça promet !

-         Pourquoi ?

-         Le dessin n’est pas ton fort !

-         Je te montrerai le dessin qu’a fait Vincent ton cousin, lui qui a fait une licence en Philosophie et qui est très doué en dessin.

-         T’es sauvé !

 

 

Unesco : ira, ira pas !

 

 

 

C’est étrange cette conception spéciale qu’a Platon de la Cité Idéale. Des classes, des spécialistes du Savoir, des spécialistes de la guerre et des spécialistes  de la production. Cette cité ne me fait pas envie. Moi je veux circuler librement dans mes choix, je m’instruis quand j’ai envie de m’instruire je fais des travaux artistiques quand je le désire.

 On verra demain ce que mon père va baratiner au sujet de la caverne, peut être me dira-t-il qu’on y dansait le Tango, d’où « Le Tango de Platon et Al Farabi ».

Mais au fait, demain soir on ne pourra pas parler de La Caverne car toute la troupe de maman sera en répétition. C’est super les répétitions, c’est le concert avant le concert. Mais il y a toujours un rituel de répétition : le saucisson corse, le vin le Brulières et les galettes de thym au feu de bois. Pour moi et pour Théophile c’est la belle vie…

Mais j’ai l’impression qu’il y a des problèmes avec les organisateurs du concert à l’Unesco et notamment avec la metteur en scène. Il semblerait que cette dernière veut imposer au groupe des choses qui videraient  l’univers musical de maman de toute son essence. J’ai même l’impression que ce concert de l’Unesco est fortement compromis : à suivre !!!

 On ne s’ennuie pas une seconde avec un papa centaure mi- philosophe mi- percussionniste et une maman artiste à part entière.

Le soir de la répétition papa vient me voir.

 

-         Tiens Philippe, le dessin de Vincent, jette un coup d’œil là-dessus.

-         C’est quoi ça : c’est la carte du trésor ?

-         Non c’est la carte de la connaissance, c’est l’allégorie de la caverne.

-         Une caverne ou une grotte ?

-         Ça n’a pas d’importance !

-         Mais dis moi d’abord, vous allez le faire ce concert à l’Unesco ou pas ?

-         Qu’est-ce que cela à voir avec la caverne ?

-         Je suis un peu dans une grotte et je ne sais pas ce qui se passe à la  surface de la terre !

-         C'est-à-dire ?

-         Je vous entends dire que vous n’avez pas envie de travailler avec la metteur en scène du concert, donc vous n’irez pas ?

-         On est en train de discuter des conditions d’organisation de ce concert, mais il faut absolument le faire. Je comprends les réticences de maman, car quand on se met entre les mains de quelqu’un qui n’est pas sur la même longueur d’onde que nous, il y a des risques de confrontations, mais on verra !!!

-         On verra quoi ?

-         Il y a des choses sur lesquelles nous ne céderons pas.

 

L’allégorie de la caverne  et

 le nouveau stade de France !

 

 

-         Et qu’est-ce que je suis censé faire moi avec cette carte de trésor ?

-         Regarde-la un peu, on n’a pas le temps d’en discuter ce soir ! Mais juste un indice : tu viens de me dire, il y a un instant, que tu étais dans une grotte et que tu ne voyais pas grand-chose dehors, alors…

-         Oui j’ai compris, merci de ta gentillesse, c’est vraiment un super indice !!!

 

A mon avis mon père a fait exprès de me laisser ce dessin, non pas parce qu’il n’a pas le temps d’en discuter mais parce qu’il considère qu’il vaut mieux essayer de découvrir des choses par soi-même.

 Il me répète toujours cette phrase : pour trouver sans chercher il faudrait auparavant chercher sans trouver, il faut se questionner avant de questionner les autres. Mais qu’est-ce que je peux faire avec un dessin auquel je ne comprends pas grand-chose, je ne sais même pas dans quel sens il faut le regarder. J’aurai envie d’aller interroger mon compagnon de secours mon compagnon de toujours, internet, pour m’éclairer. Non je laisse tomber, je vais profiter de la répétition pour me défouler dans l’atelier de papa.

Ma soirée est gâchée, voilà ce maudit dessin qui m’obsède, qu’y a-t-il dans cette allégorie ?

-         Regarde Théophile ce dessin, est ce que tu comprends quelque chose ?

-         Oui je comprends tout !

-         Tout quoi ?

-         Je vois la moitié d’un ballon de foot  ou de rugby tout en haut en jaune.

-         Un ballon de foot à l’époque de Platon, ça m’étonnerait, on dirait plutôt un parasol.

-         Je vois aussi un terrain de foot, en vert. C’est quoi ce dessin, c’est le nouveau stade de France écologique ?

-         Avec cet arbre planté au milieu ?

-         Justement, et je vois aussi les joueurs dans les vestiaires qui se préparent à aller sur le terrain, voilà je sais tout moi !

-         La moitié d’un ballon de foot ou, un terrain vert bien ensoleillé avec une colonne et un arbre, et puis les vestiaires ou peut être ?

-         Ou peut-être quoi ?

-         Avec cet escalier qui descend au sous-sol !

-         Comme une grotte !

 

 

 

Gare au gorille !

 

 

-         Tu as dit une grotte !

-         Oui, je crois !

-         Euréka, la voilà la caverne de Platon

-         La caverne de qui ?

-         Platon, tu sais la chanson de maman : le tango de Platon et Al Farabi !

-         Je ne savais pas que Platon vivait dans une grotte. Ça me fait penser au film  « le cercle des poètes disparus », quand toute la bande de lycéens se retrouve dans une grotte à lire ou à improviser des poèmes.

-         Non c’est une allégorie !

-         Allé quoi ?

-         Allégorie

-         Gare au gori…lle !...

-         N’importe quoi!

-         Explique monsieur je sais tout !

-         C’est un peu comme une métaphore, elle consiste à exprimer une idée en utilisant une histoire ou une représentation qui doit servir de support de comparaison.

-         Et c’est censé exprimer quoi ?

-         Selon papa, la connaissance, ou plutôt le chemin de la connaissance !

-         Mais la connaissance de quoi ?

-         La Connaissance tout court !

-         Mais ça n’existe pas la Connaissance tout court, on connaît toujours quelque chose ou quelqu’un ! il est un peu dingo ton Platon.

-         Mais là je pense qu’on parle plutôt de La Philosophie, la sagesse.

-         Moi je donne ma langue au chat.

-         T’entends la répét en bas ?

-         Mais bien sûr Philippe que j’entends, et ça a l’air de chauffer mais je file parce que je dois tchatcher sur MSN avant que papa me demande de préparer un thé à la menthe.

-         Toi, le thé à la menthe ?

-         Oui moi, et alors ça pose un problème ?

-         Pas du tout, c’est que c’est un peu difficile à préparer.

-         Pas du tout difficile, qu’est-ce que tu racontes. C’est facile il faut appliquer la règle de « 3 fois 3 »: trois lavages de thé vert avec la menthe, trois minutes d’infusion et 3 transvasions ou aérations et le tour est joué.

-         Sacré Théo, mais dis-moi avant de partir.

-         Dépêche-toi.

-         Tu crois qu’ils vont faire l’Unesco ?

-         Je crois qu’il y a de gros problèmes et je ne sais pas comment ça va se terminer. J’espère qu’ils vont le faire.  Allez, je te laisse.

 

 

L’allégorie de la caverne :

 Un grand moment de solitude !

 

 

C’est donc ça la caverne de Platon. En effet, elle est bien sombre cette caverne, heureusement qu’il y a la lumière du feu pour éclairer les personnages qui s’y trouvent, on dirait qu’ils jouent aux ombres chinoises. Et puis il y a cet escalier raide qui remonte à la surface de la terre, surface bien illuminée par ce, comme dirait Théophile, ballon de rugby au-dessus comme un parasol. Le parasol pourrait bien représenter la lumière du soleil !!!

La caverne, la terre et le soleil : du plus sombre au plus lumineux. Et si la Connaissance, le Savoir philosophique était justement ça ? D’où l’escalier qui permet cette montée !

 Mais à quoi jouent vraiment ces personnages ? Jouent-ils vraiment aux ombres chinoises ? Les ombres projetées sur le mur de la caverne représentent apparemment les mêmes personnages qui sont derrière les quatre personnages assis ! Et le feu qui est derrière, sert-il à autre chose qu’à la projection ? Qu’est ce que cela a avoir avec la Connaissance ? En tout cas dans cette cave, il y a 2 types de personnages : ceux qui regardent les ombres et ceux qui les projettent ! Et je n’en vois aucun en dehors, ni dans les escaliers ni à l’extérieur.

 

-         Philippe !

-         Oui maman !

-         Tu descends, c’est l’heure de manger

-         J’arrive maman

C’est l’heure de manger pour mon frère et moi, mais c’est l’heure de la pose pour le groupe. Maman s’organise toujours à l’avance pour que notre manger soit toujours prêt. Ce n’est pas du tout évident de se retrouver au milieu de tout ça, car cela demande une grande organisation de la part de maman. C’est souvent papa qui prépare le manger des adultes, Jean Luc lui c’est le spécialiste des desserts : tartes, mousse au chocolat ; Nicolas lui c’est la bouteille de vin. Ce soir je crois que JLK a préparé une tarte aux pommes, mais il faut attendre tout le monde avant d’en manger.

Et bien on attendra !

 

 

L’allégorie de la caverne :

Sol, sous-sol et parasol !!!

 

 

-         Qu’as-tu à la main Philippe ?

-         C’est un dessin maman.

-         Que tu viens de faire ?

-         Non c’est un joli dessin de Vincent, n’est-ce pas papa ?

-         Mais toi aussi tu dessines super bien.

-         N’exagérons pas !

-         Qu’est-ce que J’aimerais que tu suives tes études à l’école Boule, dit « le centaure » en débouchant la bouteille de vin.

-         C’est ton obsession papa de me parler de l’école Boule, moi je m’en fiche de cette école : tout ce que je veux c’est dessiner et fabriquer des choses. D’ailleurs tu en profites bien, toi papa parce que tous les nouveaux meubles qu’on achète, c’est moi qui les monte !

-         C’est vrai  ça m’arrange bien. Mais …

-         Encore un mais !

-         Mon atelier ressemble à un bazar depuis que tu y vas. D’ailleurs quand tu sors des choses de l’atelier, il faudrait les remettre à leur place : j’ai encore vu ce matin une agrafeuse dans ta chambre !sans parler du pistolet à colle, du marteau et bien d’autres choses…

-         D’accord papa, je vais les ranger mais j’ai à te parler !

-         Parler de quoi ?

-         De l’énigme que tu m’as posée voyons.

-         C’est super tu l’as décodée ?

-         En partie oui, mais je ne comprends pas  le rôle des ombres chinoises dans le contexte de la connaissance !

-         prenons les choses progressivement !

-         Je te suis.

-         Dans cette caverne  il y a combien de niveaux ?

-         Sol, sous-sol et parasol !

-         Bien dit.

-         Merci

-         Le parasol représente en réalité plutôt le soleil qui éclaire « le sol »

-         J’y ai pensé.

-         Mais dis-moi : par quoi la caverne est-elle éclairée ?

-         Par le feu

-         Et la terre ?

-         Par le soleil…

-         Donc le soleil sert à illuminer les terriens !

-         C’est la découverte du siècle !!!

 

 

Les ombres chinoises !

 

 

-         Oublions le soleil un peu, et regarde les ombres projetées sur la paroi de la cave.

-         Je ne fais que ça.

-         Imagine ces personnages assis par terre, en train de regarder ces ombres, imagine-les enchainés de telle sorte qu’ils ne sachent pas que ces ombres soient l’effet d’une projection.

-         Pourquoi ne le sauraient-ils pas ?

-         Ils ne peuvent pas regarder derrière à cause de leurs chaines !

-         J’imagine et alors !

-         Effet d’illusion : ils prendront les ombres pour des réalités. Peut-être même pour des dieux !

-         Sont-ils aussi bêtes pour croire que ces ombres sont des vrais personnages ?

-         Pour quelqu’un qui ne connaît pas encore le principe de la projection, c’est possible. Comme quelqu’un de nos jours qui découvrirait la télé et qui prendrait les images projetées pour des réalités.

-         Où tu veux en venir et qu’est ce que cela à voir avec la philosophie et le philosophe en particulier ?

-         Les habitants de la caverne sont à l’opposé de la philosophie, car ils se fient uniquement à ce qu’ils voient : ils sont dans l’illusion. La caverne symbolise le monde sensible où tous les hommes vivent et pensent savoir toute la vérité. Mais cette vie ne serait qu'illusion.

-         Mais forcément papa, puisqu’ils sont enchaînés, il n’y a qu’à leur enlever les chaînes et là ils pourront voir les choses en face!

-         Et bien on y est.

-         On y est où, je ne comprends pas !

-         Elle est notamment là la mission du philosophe, il doit aider ces habitants à se détacher de leurs chaînes afin qu’ils voient ce qui se passe derrière : les vrais auteurs de ces ombres.

 

 

L’escalier !

 

 

-         Et après ?

-         Tu vois cet escalier sur le dessin ?

-         Bien sûr que je le vois !

-         Comment le trouves-tu ?

-         Raide !

-         Quoi d’autre ?

-         Fatiguant.

-         Quoi d’autre ?

-         Enervant, exaspérant...

-         Dis-donc, t’es sûr qu’on parle toujours de l’escalier ?

-         Pardon, je pensais à quelqu’un d’autre !

-         Je crois savoir, et alors l’escalier ?

-         De plus en plus étroit !

-         C’est toute la difficulté du « savoir », de la connaissance philosophique : elle ne se fait pas sans travail et sans peine et trop peu de personnes arrivent au bout de cet escalier.

-         Cet escalier ne mène pas trop loin puisqu’il monte jusqu’à la terre.

-         La terre est illuminée par le soleil !

-         Ça je le sais !

-         Mais que représente à ton avis ce soleil ?

-         La lumière !

-         Elle nous sert à quoi ?

-          A voir voyons ! mais elle peut nous éblouir.

-         Et sans lumière !

-         On ne peut pas voir !

-         Et bien t’y es : le philosophe regarde, voit, distingue les choses, grâce à la lumière.

-         Ce n’est pas très original, tout le monde fait comme ça !

-         On est dans la métaphore dans des images symboliques, et le soleil c’est la métaphore de l’Idée du Bien, du Beau et du Vrai.

-         « Idée », quelle drôle d’idée !

 

 

Le concept !

 

 

-         Pour savoir par exemple ce qui est un acte juste, il nous faut un concept de la justice et pour savoir ce qui est vrai ou beau il faut le concept du vrai et du beau.

-         Concept ?

-         C’est une idée abstraite, générale qui abrège et résume une multiplicité.

-         Je crois que je ne comprends plus rien.

-         En voyant plein de gens courageux tu en déduis une idée du courage et tu dis par exemple que le courage c’est le fait d’oser s’affirmer ou de défendre son pays ou son voisin.

-         Mais ce concept n’existe pas en tant que tel. Tu en parles comme s’il y avait un monde de concepts, c’est du baratin. Mon idée à moi est que tu m’embrouilles les idées !

-         C’est un bon signe !

-         Tout ça c’est dangereux !

-         En quoi ?

-         Ton concept ou ton idée du courage ou du beau n’est pas forcément la mienne ou celle de quelqu’un d’autre et encore une fois on risque ce contre quoi maman nous a toujours mis en garde : le formatage des cerveaux.

-         Tu as raison il faut toujours avoir ses propres idées, mais…

-         Pas de mais cette fois, je sature ! et ton Platon se prend un peu pour le sauveur de l’humanité !

-         Et pas qu’un peu !

-         C’est dangereux de s’en remettre à quelqu’un, même à un philosophe, pour savoir ce qu’il faut ou ce qu’il ne faut pas croire ou penser.

-         Je suis d’accord avec toi, il faut réfléchir par soi-même mais Platon dit aussi qu’il y a de faux philosophes ou du moins ceux qui se font passer pour des philosophes.

-         Y a-t-il une baguette magique pour libérer ces prisonniers enchaînés ?

-         Oui il y en a une !

-         Laquelle ?

-         Et si on allait prendre l’apéro avec les autres, ils vont trouver le temps long, je devais juste déboucher la bouteille. ?

-         Si tu me prends par les sentiments !

 

« Yani »

 

 

-         Dis donc maman, « Yani » c’est le titre de ta nouvelle chanson ?

-         Oui, on va la chanter demain à l’Hôtel du Westminster pour la première fois !

-         Mais d’où vient-il?

-         c’est un mot utilisé presque dans tous les dialectes arabes : aussi bien au Liban qu’en Syrie ou en Egypte. Quand j’écoutais ton papa parler libanais avec ses parents, ce mot revenait régulièrement et ponctuait les échanges verbaux des interlocuteurs, il revenait tellement souvent que c’était le premier mot arabe que j’ai retenu. Je l’ai entendu aussi en Syrie et en Egypte.

-         Il veut dire quelque chose ?

-         Mot à mot on peut traduire « Yani » par : « ça veut dire ». En pratique, on l’utilise pour relancer la conversation comme si, en parlant à quelqu’un, tu disais: « tu vois » j’ai regardé hier un beau film, avec de superbes acteurs « tu vois »… 

-         Et tu en as fait une chanson ?

-         C’est une chanson sur la difficulté de se faire comprendre dans le langage, mais aussi par extension dans des cultures différentes.

-         De quelles cultures tu parles ?

-          Le fait d’appartenir à deux cultures, deux pays et sur tous les malentendus que cette double appartenance pourrait générer.

-         Comme quoi ?

-         Dans le cas de papa, par exemple, c’est sa difficulté à trouver sa place en France et la nostalgie de son premier pays.

-         Tu veux dire le Liban !

-                     Oui avec tout ce que cela pourrait représenter comme positionnement et choix à faire : rester ici ou repartir là-bas, accepter d’être heureux ici sans culpabilité…

-         C’est difficile comme choix.

-         Il ne s’agit pas de choisir entre l’un ou l’autre mais de faire dialoguer l’un et l’autre.

-         Comment ça ?

-         Se créer une nouvelle identité métisse, être « franco-libanais ».

-         Ou « libano-français » !

-         Exactement, mais au-delà de papa, cette chanson est destinée à tout le monde. Quel que soit son appartenance, chacun de nous porte en lui une identité multiple : une identité métisse…

-         Tu fais un beau métier maman !

-         Pourquoi tu dis ça ?

 

 

Ni musiciens ni poètes.

 

 

-         Tu sais Philippe que Platon n’avait pas beaucoup de sympathie pour les musiciens et pour les poètes ?

-         Tu nous ramènes Platon encore ? et qu’est ce qu’il peut reprocher à un formidable joueur de darbouka comme toi  cher père?

-         Tu viens de dire que tu aimais le métier de maman parce qu’elle s’adresse en quelque sorte à quelque chose de très profond en nous : le cœur, les tripes, les émotions quoi !

-         Je ne l’ai pas dit en ces termes-là mais j’adhère à ta formulation.

-         Platon considère que la musique s’adresse au cœur et à nos sens en d’autres termes aux passions.

-         Et alors !

-         Et alors, c’est là que le bas blesse !

-         Les passions sont des émotions d’une forte intensité, émotions qui vont en quelque sorte nous entraîner avec elles, du coup …

-         Du coup quoi ?

-         Elles vont nous entraîner avec elles au point d’en perdre raison, voire paralyser notre raison et notre réflexion.

-         Mais peu importe, à quoi bon réfléchir si je suis heureux ?

-         Il y a encore un risque !

-         On n’est pas à un risque près ! c’est quoi ce risque ?

-         C’est un peu comme un couteau : tu peux t’en servir pour découper la nourriture mais aussi pour ?

-         Pour agresser quelqu’un !

-         Absolument !

-         Et la musique dans cela ?

-         Quand elle est instrumentalisée, la musique peut servir à haranguer la foule et à manipuler les cerveaux qui, à ce moment-là, sont complètement anesthésiés par la force de l’émotion.

-          Exemple !

-         Hitler, Mussolini et leurs hymnes nationaux !

-         Mais elle peut aussi servir à mobiliser les gens autour d’une cause juste ou noble !

-         Tu penses à quoi ?

-         La chanson des restos du cœur de Coluche.

-         Entièrement d’accord.

-         Ce n’est peut-être pas la musique en tant que telle que condamne Platon mais les musiciens de son époque ?

-         Si elle est au service d’une bonne cause, je ne pense pas que Platon pourra résister longtemps au bonheur qu’elle peut procurer, mais pour le moment nous avons un autre bonheur qui nous attend autour de la cheminée.

-         Et la baguette magique, c’est pour quand ?

-         Tu parles de la baguette de pain qu’a emmenée JLK de sa boulangerie ?

-         Mais voyons papa, celle qui va permettre aux prisonniers de la caverne de sortir de leur trou !

-         On reprendra cette discussion à un autre moment.

 

Il est incroyable mon père, il me laisse toujours des questions en suspens, comme s’il repoussait à chaque fois la question du Tango.  Mais allons savourer la baguette.

-         Buvons au concert de demain au Westminster, surtout que nous avons une nouvelle chanson à présenter, dit maman.

-         Buvons à Yani ! dit Nicolas.

-         « On commencera demain toujours par la même chanson ? », dit jlk en s’adressant à maman.

-         Oui toujours « le tango de Platon » répond maman.

-         Et là, je vois mon père se retourner vers moi, et me dire « au Tango de Platon » : tchin, tchin Philippe.

 

Je comprends maintenant pourquoi Platon n’avait pas beaucoup d’estime pour les musiciens !!! Il ne devrait pas, non plus, apprécier beaucoup l’humour de mon père !!!

 

A l’Unesco à reculons !!!

 

 

-         Alors, le concert d’hier maman ?

-         Très bien, « Yani » a été très bien accueilli.

-         Pas de nouvelle chanson ?

-         Pas pour l’instant car on va essayer de se concentrer sur le concert à l’Unesco.

-         Vous  allez donc le faire ce concert ?

-         Eh oui !!

-         T’as pas l’air très enthousiaste!

-         Non, pas trop.

-         Pourtant tu vas chanter devant des centaines de personnes !

-         Il n’y a pas que chanter qui compte, il faut avoir un contexte favorable pour que notre univers ne soit pas gâché.

-         Par quoi ?

-         Peut-être par des organisateurs peu compétents.

-         Tu le feras quand même !

-         Je le fais surtout pour papa.

-         Pour papa !!

-         Papa croit qu’en dépit de ce manque de sérieux, ce concert nous permettra d’aller plus loin. Je n’en suis pas convaincue mais je lui fais confiance même si je ne vois que du noir total.

-         Tu as dit noir total ?

-         Oui.

-         Le noir total comme si on était dans un trou?

-         Dans l’obscurité totale !

-         Comme dans une caverne !

-         Oui, si tu veux !

-         Un peu comme les prisonniers de la caverne ?

-         Quelle caverne ?

-         Tu sais  « l’allégorie de la caverne » de Platon !

-         Oui, mais tu sais Philippe, on est souvent prisonniers de nous-mêmes, de nos propres cauchemars et de nos problèmes non résolus !

-         Et comment on s’en sort de cette prison ?

-         La meilleure façon de s’en sortir serait peut-être d’y voir un peu plus clair.

-         Et comment ?

-         Seul, ce n’est pas toujours évident. On a souvent besoin des autres pour nous aider à extérioriser les choses.

-         Comme qui ?

-         Des gens en qui on a confiance : ça peut être un ou une ami(e), un médecin ou un thérapeute…

-         Il donne des remèdes !

-         Il nous fait surtout parler de ce qu’on ressent et petit à petit !

-         Petit à petit ?

-         Il nous fait prendre conscience de ce qu’il y a en nous, de notre malaise et du rapport de ce malaise avec les événements antérieurs de notre enfance.

 

 

La baguette magique !!!

 

 

-         Et ça se passe de la même façon avec les prisonniers de la caverne de Platon ?

-         Oui c’est le Philosophe, le sage, qui, petit à petit, va conduire les prisonniers à l’extérieur de la caverne. Il les aide à trouver la vérité des choses, celle qui est enfouie au fond d’eux mêmes. Platon appelle ça « la dialectique ».

-         Comme le thérapeute ?

-         D’une certaine façon oui.

-         Ouf !

-         Pourquoi ce ouf ?

-         J’ai trouvé la baguette magique.

-         Tu joues à Harry Potter maintenant ?

-         Où est le père, maman ?

-         Quel père ?

-         Papa !

-         Drôle de façon de l’interpeler.

-         C’est une vielle histoire entre nous.

-         On m’a appelé !

-         Comment ça va père ?

-         Ça va très bien, mais que me vaut cette amabilité ?

-         Parce que d’habitude je ne suis pas aimable moi ?

-         Ça dépend !

-         Ça dépend de quoi ?

-         Quand  tu as des choses à me demander tu deviens un peu plus aimable que d’habitude

-         Rassure-toi, je n’ai rien à te demander sinon !

-         Sinon quoi ?

-         Tu te souviens de la caverne des allégories ?

-         Tu veux dire de l’allégorie de la caverne !

-         Eh bien, tu ne m’as pas dit comment en sortir !

-         Non, mais je sais que tu sais maintenant !

-         Et comment tu sais que je sais ?

-         Je sais que tu es un peu obsessionnel : quand tu veux quelque chose, tu n’en dors pas de la nuit et tu finis par trouver.

-         Ça c’est vrai.

-         Tu passerais même des journées et des nuits entières à t’obséder avec ça, et là tu n’es pas toujours aimable !

-         Tu fais mon procès maintenant, et toi quand tu te mets à fabriquer quelque chose dans l’atelier, tu te lèves très tôt et on ne te voit pas de la journée

-         C’est vrai.

-         On est quitte alors !

-         On est quitte.

-         Excuse-moi si je me répète, mais que devient la baguette magique ?

-         La baguette magique s’appelle  « la dialectique ».

-         Ouah, et toi qui me disais qu’il ne fallait pas dire de gros mots, et bien chapeau !

-         Et je sais pourquoi elle n’est pas vraiment magique !

-         J’écoute !

-         Et si on allait boire un petit coup avant !

-         Tu es un vrai coquin Philippe.

-         En fait la dialectique de la caverne, c’est un peu comme le travail  d’une sage-femme ou d’un psychanalyste !

-         Pas mal, mais d’où tu sors ça toi ?

-         Je ne suis pas obligé de divulguer mes sources.

-         Non, non !

-          Donc je disais, le Philosophe c’est un peu comme le psychanalyste qui va aider les prisonniers à prendre conscience, de proche en proche, de leur ignorance et de leur illusion.

-         Et donc !

-         Et donc petit à petit les prisonniers sortiront de cette prison et voient la lumière du jour, la vérité des choses quoi !

-         Bravo mais il y a seul bémol !

-         Si c’est qu’un seul, ça va.

-         L’éducation !

-         Mais je suis bien éduqué moi !

-         En prenant le chemin de la dialectique, l’éclairé ou le philosophe a un rôle d’éducateur vis-à-vis des prisonniers.

-         Forcément, puisqu’il va les « conduire », petit à petit, hors de la caverne, vers la vraie connaissance des choses.

-         Mais qu’est-ce que « connaître » ?

-         T’es un peu décourageant papa.

-         Pourquoi ?

-         On dirait que tu ne veux pas que je comprenne les choses : j’ai l’impression qu’on avance d’énigme en énigme et que chaque fois que j’en résous une tu m’en reposes une autre.

L’éléphant de Bagdad

 

 

-         Ecoute cette histoire de l’éléphant de Bagdad: des voyageurs venant d’Inde avaient amené un éléphant à Bagdad, et l’on avait parqué la bête dans une étable obscure. La population désireuse de savoir à quoi ressemblait un tel animal, se précipita dans l’étable. Ne pouvant le voir avec leurs yeux, les visiteurs tâtèrent l’animal avec leurs mains.

L’un d’eux toucha la trompe et dit : « Cet animal ressemble à un gros tuyau ! »

Un autre qui lui touchait les oreilles s’écria : « On dirait plutôt un grand éventail ! »

Un troisième qui lui caressait une patte s’exclama : « Mais non, ce qu’on appelle éléphant est semblable à une grosse colonne ! »

Et chacun d’eux décrivait l’éléphant à sa manière, suivant la partie du corps qu’il touchait.

 

-         Mais où tu veux en venir papa ?

-         Nos connaissances sont toutes relatives à un point de vue, suivant l’angle par lequel on aborde les choses.

-         Et si cette population avait eu une chandelle pour voir cet éléphant ?

-         Leur avis n’auraient sans doute pas concordé pour autant. Car nos yeux nous trompent aussi souvent que le bout de nos doigts…

-         La solution?

-         Le philosophe en a une!

-         Il faut dépasser nos sens.

-         Comment peut-on savoir des choses sans nos 5 sens, c’est impossible ?

-         C’est un point de départ nécessaire mais pas suffisant. Il faut essayer de saisir les choses avec notre tête, notre raison, ce qui nous permet de mieux les comprendre en tenant compte des différents points de vue qu’on en a.

-         Et dans le cas de l’éléphant !

-         En partant toujours de ce que l’on voit, on dira par exemple que c’est un animal.

-         Il n’y a pas de difficulté à dire ça !

-         Animal qui s’oppose aux objets inanimés aux végétaux et aux humains.

-         Insuffisant !

-         C’est un animal à 4 pattes.

-         Oui contrairement à ceux qui n’en ont pas comme le serpent ou ceux qui n’en ont que deux.

-         La liste est longue car après avoir mis des mots sur ce que l’on voit et entend, on peut parler de sa vie en société de sa reproduction de son rôle dans la vie des humains et dans les différentes cultures. Il est par exemple, symbole de sagesse dans la culture asiatique, connu pour sa mémoire et son intelligence.  Aristote avait dit que l'éléphant est « la bête qui dépasse toutes les autres par l'intelligence et l'esprit ».

-         La connaissance est donc !

-         Une représentation mentale de nos perceptions.

 

 

Empirisme et rationalisme

 

 

-         Donc le point de départ est nos perceptions !

-         Tu as deux grands courants philosophiques, l’un empiriste comme pensait un certain philosophe anglais du 17 siècle, John Locke, qui place l'expérience sensible à l'origine de l'acquisition de la connaissance.

-         Exemple !

-         La notion du cercle a pour origine l’observation des objets ronds qui nous entourent.

-         Et l’autre courant !

-         Rationaliste comme un certain René Descartes , du 17 siècle, aussi qui place la raison à l’origine de la connaissance. C’est en quelque sorte la Raison qui appréhende le monde avec ses propres schèmes.

-         Schèmes !

-         Des idées avec lesquelles on serait nés.

-         Comme quoi ?

-         Le temps.

-         Pourtant le temps existe !

-         Il n’existe aucun objet qui s’appellerait « temps », c’est en quelque sorte un concept, une idée qui nous permet d’expliquer et d’appréhender les changements dans le monde ainsi que la succession des événements. Le passé, le présent et le futur s’inscrivent dans cette même logique.

-         Mais c’est peut-être le monde sensible qui a forgé cette idée dans nos esprits, et le temps n’a pas besoin de nous pour exister.

-          Fort possible, mais Platon lui, serait plutôt du courant rationaliste puisqu’il admet l’existence d’Idées  avec lesquelles nous naissons et qu’il incombe au Philosophe d’éduquer, libérer et entrainer les prisonniers en dehors de cette caverne d’illusion afin de saisir ces Idées qui permettent de comprendre le monde!

-         Il en a des choses à faire ce Philosophe !

-         D’où la nécessité d’un philosophe-roi !

-         Et si et si…

-         Et si et si quoi ?

-         Et si ce n’est pas le cas, si le philosophe n’est pas roi, que se passera t-il ?

-         On est bien d’accord sur le fait que, pour Platon du moins, le philosophe représente la connaissance et la vérité ?

-         Je n’en sais rien moi, mais c’est toi qui me l’a dit, donc je suppose que oui !

-         L’absence du philosophe au sommet de l’Etat est synonyme d’absence de science et de connaissance dans la manière de diriger l’Etat ! et par là même, l’absence de justice.

-         C’est logique.

-         L’injustice et l’ignorance prendront le contre-pied dans les cités qui ne sont pas gouvernées par le Philosophe. Et à l’image de ce qui pourrait se passer chez un être humain quand il n’est pas guidé par sa tête pensante, cela donnera lieu à des cités non-idéales.

-         Des cités tout court !

-         Des cités ou des Etats imparfaits !

-         Exemple !

-         Accroche-toi bien.

-         Pourquoi ?

-         Un exemple d’Etat non idéal : l’Etat démocratique !

-         Démocratique !

-         Je t’ai prévenu.

-         Tu veux dire que pour Platon, la Démocratie n’est pas bonne ?

-         Exactement !

-         C’est encore une de tes blagues à la libanaise.

-         Non, non c’est sérieux.

-         Je ne l’aime plus ton Platon.

-         Tu ne veux même pas savoir pourquoi Platon condamne la démocratie ?

-         J’espère qu’il a des arguments valables, vas-y explique !

-         Je pense qu’on peut aller se vider la tête maintenant, on en reparlera à un autre moment.

-         Oui chef, tu choisis toujours le moment idéal pour faire la pause.

 

 

Unesco : la veille

 

 

 

-         Alors maman, demain c’est le grand jour, le jour de la consécration ?

-         Consécration ! Je ne pense pas, mais ce sera une nouvelle aventure.

-         Et comment ça va se passer ?

-         Tu sais, ça a l’air un peu cafouilleux, avec une mise en scène qui ressemble à une fête de patronage, une fête de fin d’année quoi.

-         Mais vous, vous en fichez, vous chantez vos chansons et puis basta !

-         Et puis basta !

-         Oui basta.

-         Quand on écrit et construit un univers ce n’est pas comme ça que ça se passe, on ne peut pas dire qu’on chante nos chansons et puis basta.

-         Et pourquoi ?

-         Déjà, ce sont pour la plupart des chansons que j’ai écrites, Jean Luc quant à lui, les a mises en musique. Comme un peintre qui travaille ses couleurs, nous avons construit chacune d’elles afin de lui donner un contraste et une harmonie qui correspondent à notre sensibilité artistique et au message que nous voulons faire passer.

-         Et alors où est le problème ?  Tu n’es peut-être pas très souple, il faut s’adapter !

-         Si on mettait le tableau du peintre dans un endroit qui ne mettra pas en lumière ce qu’il s’est donné du mal à travailler et à peaufiner que se passera-t-il ?

-         Il y a peut-être le risque de ne pas être bien vu et bien apprécié !

-         C’est tout-à-fait ça et encore plus quand il s’agit d’un spectacle vivant.

-         Je comprends maman, mais quand tu seras sur scène, pense à tous ces visages qui s’illuminaient et qui te souriaient quand ils venaient voir tes concerts.

-         Merci mon grand garçon et je suis heureuse que toi et ton frère soyez à côté de moi dans la chorale d’enfants.

-         Maman !

-         Oui

-         Qu’est-ce que tu penses de la démocratie ?

-         Sujet assez vaste.

-         Et bien figure-toi, Platon n’aime pas la démocratie.

-         D’un certain point de vue, il n’a pas forcément tort mais que propose t-il ?

-         Demande à ton cher mari !!!

 

 

25 novembre : « mais où est Nicolas ? »

 

 

Nicolas, Jean Luc et papa débarquent dans la grande salle de conférence à l’Unesco avec tous leurs instruments. Maman porte quelques petits sacs alors que Théophile et moi aidons le groupe à tout transporter sur la scène.

 Mais quelle immense scène avec  ses sièges en velours et ses projecteurs accrochés aux plafonds tels des étoiles qui scintillent dans le ciel : je n’ai jamais encore vu maman se produire dans un lieu aussi immense.

 Maman et sa troupe ont une belle et grande loge avec une bouteille de vin apportée par le spécialiste en la matière : Nicolas.

La scène ressemble à un champ de bataille  et ça grouille dans tous les sens. Mais, de ma vie, je n’ai jamais vu autant de libanais avec un Black Berry à la main.

La metteur en scène s’agite dans tous les sens car il faut faire la balance. Mais en réalité elle n’a pas l’air de savoir comment guider le régisseur dans le choix de telle ou telle lumière.

Francis Lalane est de la partie et sans états d’âme, il accapare la scène de répétitions avec sa guitare. Les autres artistes attendent leur tour pour une ultime répétition.

Il y a plein de danseuses, de chanteurs et même un comique qui a l’air d’avoir bien sympathisé avec le groupe de maman, avec le groupe du « Tango de Platon et Al Farabi ».

Tout le monde a l’air excité, inquiet, angoissé se posant la question si le son sera bon, si la lumière sera jolie, si la salle sera pleine, si, si…

Dans la loge de maman, tout le groupe cache bien son appréhension : il faut dire qu’ils sont quatre et ils se serrent bien les coudes avec leurs verres de vin à la main. Tout le monde est stressé : maman parle sans laisser manifester trop son stresse, JLK lui, apporte toujours une note d’humour, il fait rigoler tout le monde en répétant quand même, qu’il redoute qu’on ne débranche son clavier programmable. Nicolas pousse de temps en temps des rires assez forts comme pour dire : « non je ne suis pas stressé ».

Quant à papa, je ne sais pas comment il fait pour ne pas manifester ses angoisses, du moins devant maman et l’équipe. Je le vois bouger tout le temps, parler aux organisateurs, aux autres artistes, il garde toujours sa tranquillité. Il vient même de temps en temps rassurer toute l’équipe sur le bon déroulement des choses. Mais il cache bien son jeu car il est aussi stressé que tout le monde, sacré simulateur…

La salle est pleine, nous avons des amis dans la salle : Jinane, Jean Pierre et leurs enfants, Bibi et Monsieur Thiollet…

Avec mon frère nous rejoignons les autres membres de la chorale. Je n’ai pas eu trop peur au début, je me suis dit qu’à la limite, si j’oublie les paroles ou si je panique, je ferais semblant de chanter. Mais en réalité, si j’ai très peur, ce n’est pas pour moi mais pour maman. Alors je me dis SI, je vais chanter et je chanterai très fort pour qu’elle m’entende, elle nous entendra et elle saura que nous la portons nous aussi. Ce concert est le nôtre aussi !!!

Ça y est, l’heure de la bataille a sonné, on charge les fusils avec un dernier coup dans les verres de vin et chacun de nous retrouve son front. Dans quelques minutes ça va être à nous.

Nicolas, Nicolas, tout le monde appelle Nicolas. Nicolas a disparu, la metteur en scène se met dans tous ses états, mais où est Nicolas, quelqu’un a vu Nicolas ? Tout le monde se met à le chercher. Ma mère et JLK ne sont au courant de rien car ils sont du côté cour de la scène  alors que papa et Nicolas sont supposés être du côté opposé, côté jardin. Nicolas a disparu. Tant pis, répéte désespérément la metteur en scène qui commence à s’affoler comme si elle vient de recevoir un coup de massue sur la tête. Tant pis, dit-elle à mon père, vous rentrez sans lui. Papa dit non, je vais le chercher encore. De l’autre côté de la scène la tension commence à monter. Maman, ne s’étant pas rendue compte de la gravité de la situation, fait des signes avec la main pour savoir ce qu’on attend pour entrer. Papa court partout et 30 secondes plus tard il revient avec Nicolas. Nicolas était allé faire coucou à maman et à JLK de l’autre côté de la scène. Soulagement total, Nicolas est là : sacré Nicolas.

Tout le groupe entre en scène et c’est papa qui lance la chanson de « Vos enfants ne sont pas vos enfants » avec sa darbouka. Première, deuxième et troisième chanson, j’ai chanté fort, je me suis appliqué, j’ai regardé ma mère en souriant mais elle ne me regardait pas : elle regardait le public. Tout le monde applaudissait, on applaudissait très fort, très fort mais pas suffisamment fort pour que ça puisse être entendu par maman. Maman est déçue, elle a l’impression d’avoir livré bataille toute seule, elle ne s’entendait pas dans les retours de scène : maman est très triste. Elle croit que ça s’est mal passé, ce que je ne crois pas. Elle ne se sentait pas bien sur scène, elle se sentait seule.

Elle exagère un peu et pas qu’un peu. Je crois que tout le malaise qu’elle sentait avant le concert l’a envahie.

-         On a gagné maman, tu les as convaincus, super, tu as été géniale!!!

-         Je suis d’accord avec toi Philippe, dit papa d’un ton affirmatif et rassurant.

-         Non c’était nul, j’étais complètement perdue et en plus de ça, la balance audio était nulle, je ne m’entendais pas du tout, non c’est un fiasco.

Mon père, JLK et Nicolas ont beau essayer de la rassurer : rie n’y fait, maman est déçue de sa prestation. Ni les grands remerciements et ni les sincères félicitations de quelques spectateurs n’ont réussi à avoir raison de ses doutes. Le doute, et encore le doute je crois que c’est quelque chose qui ne va abandonner la tête de ma mère pour les semaines à venir. Et malgré cela elle continue à avancer, à rêver et à faire des projets de concerts, de tournées et surtout il y aura peut-être Byblos. Mais rien n’est sûr pour l’instant. On en discute beaucoup sans trop y penser, car je suis sûr qu’ils en rêvent tous mais sans oser y croire.

 

 

Maman sismologue !

 

 

-         Qu’en as-tu pensé toi papa de ce concert ?

 

-         Je pense que musicalement sur scène, les choses se sont très bien passées. Je comprends par ailleurs le sentiment de déception de maman quant à sa prestation. Ce sentiment est dû à tout ce qui s’est passé avant, notamment les préparatifs et la communication avec les organisateurs. Sinon elle était superbe, elle a vraiment bien assuré.

-         Mais JLK et Nicolas ont super bien assuré eux aussi.

-         Ah oui oui ! Et les percussions qu’en as-tu pensé ?

-         Quelles percus ?

-         Mes percussions !

-         Ah tes percussions, tu sais ce que j’en pense moi.

-         De toute façon, tu m’avais condamné d’avance.

-         Mais je plaisantais papa !!! en tout cas tu as fait danser plus d’un.

-         Quand-même !

-         Et « Le tango de Platon » !

-         Qu’est ce qu’il a encore « Le tango » ?

-         Vous ne l’avez pas chanté !

-         Il aurait fallu demander à maman de faire une chanson qui se serait intitulée « Le tango de Platon et de Gibran », et là on l’aurait chantée.

-         C’est drôle, et pourquoi pas une qui pourrait s’intituler : Le tango de Gibran et de Ghassan ?

-         Il faudrait commander ça à maman.

-         Et pourquoi c’est toujours maman qui doit parler de ta culture libanaise : du Liban, de Gibran, de Kalssoum et j’en passe ?

-         « Oum kalssoum ».

-         Bref, on dirait que toi tu n’oses pas parler de tout cela !

-         J’ai l’impression que tu cherches à me taquiner aujourd’hui. Ceci étant dit, j’admets que ce que tu dis est un peu vrai. Mais cela tient à deux raisons.

-         J’espère qu’on n’y passera pas toute la nuit !

-         Je n’ai pas le talent d’écriture de maman.

-         Ça, c’est une évidence.

-         D’autre part !!!

-         D’autre part ?

-         Maman est une sismologue !

-         On aura tout entendu avec toi.

-         Comme un sismologue qui ressent et enregistre tout, maman ressent des choses en moi, des choses que je n’arrive pas à exprimer.

-         Comme quoi ?

-         Des choses qui me tourmentent profondément et sur lesquelles je n’arrive pas à mettre de mots.

-         Pauvre papa !

-         Plutôt pauvre maman parce que des fois c’est un peu lourd à porter.

-         Mais papa, tu me fais porter des choses lourdes moi aussi !

-         Quoi donc ?

-         Ne fais pas l’innocent !

-         Moi innocent !

-         J’ai du mal à comprendre ton Platon anti-démocratie

Le « in » et le « off » !!!

Le « in » : démocratie rime avec anarchie !

 

 

-         Le « in » et le « off ».

-         Bravo !

-         Pourquoi ?

-         Tu parles anglais maintenant !

-         Il y a deux façons de juger quelqu’un ou plutôt porter un jugement sur quelqu’un.

-         De quel droit juge-t-on ?

-         Je voulais dire critiquer, donner un avis.

-         C’est mieux comme ça.

-         Soit on regarde les choses de l’intérieur et dans le même contexte que la personne en question les a vécues : ça c’est le « in ».

-         Et le « off »

-         Quand on regarde les choses de l’extérieur, pire encore quand on projette sur elles des concepts actuels qui n’ont rien à voir avec le contexte historique !

-         Ce n’est vraiment pas très simple de te suivre papa !

-         Je m’explique : voyons le « in ». Le mot « démocratie » a pour origine deux mots grecs : démos qui veut dire « peuple » et kratein qui veut dire  « commander » ou « gouverner » si tu préfères.

-         Moi, je ne préfère rien.

-         Démocratie veut tout simplement dire : le gouvernement du peuple. Et quand on parle de peuple, on met tout le monde dans le même panier.

-         Quoi de plus normal ?

-         On fait abstraction du niveau de connaissance des citoyens qui constituent ce peuple.

-         Et alors !

-         Peux-tu demander à quelqu’un qui n’a jamais fait d’études en comptabilité, de tenir les comptes d’une entreprise ?

-         je ne m’y connais pas, donc je ne peux rien dire !

-         Autre exemple : peux-tu demander à quelqu’un de fabriquer un masque de Predator s’il ne connaît pas le film Predator ?

-         C’est sûr que non !

-         Alors comment peut-on confier le gouvernement d’un Etat à quelqu’un qui ne sait pas comment gouverner, à quelqu’un qui ne « sait » pas tout court. Quelqu’un qui ne sait pas ce que c’est que la Justice ne pourra pas la mettre en application.

-         Et alors ?

-         Et alors le fondement même de la Démocratie, toujours selon Platon, est ébranlé. Et Platon en veut pour preuve l’empoisonnement de Socrate par les supposés démocrates de l’époque.

-         Ce n’est pas parce que certains démocrates l’ont fait qu’il faut condamner la Démocratie.

-         Le premier rôle d’un chef d’Etat ou d’un roi est celui d’établir et de faire régner  « la justice ».

-         Poursuis !

-         Pour établir la justice il faut la connaître, savoir ce en quoi elle consiste.

-         C’est logique.

-         Et plus on a une connaissance approfondie de la justice plus on est supposé être à même de la mettre en application. 

-         Supposé, car ce sont deux choses qui me paraissent différentes. On peut être bourré de connaissances et de sciences et ne pas les mettre en application pour autant, voire même, mal diriger son pays.

-         Pour Platon personne n’est méchant par sa volonté et c’est justement « l’ignorance » qui est à l’origine du mal : c’est parce qu’un dirigeant n’a pas la véritable et pleine connaissance des choses qu’il agit  mal

-         Hitler ne savait donc pas ce qu’il faisait !

-         Pour Platon certainement pas, la vraie science ne se traduit pas par ce genre de sauvagerie qu’a commises Hitler.  D’autre part, tout le monde n’a pas cette connaissance approfondie de la justice !

-         Oh je vois où tu veux en venir : pour bien gouverner il faut une parfaite connaissance, mais comme tout le monde n’a pas cette super-connaissance, c’est donc « le philosophe » qui doit gouverner.

-         Et on pourrait appeler ça comment à ton avis ?

-         Philo-cratie!

-         Tu viens d’inventer un nouveau concept.

 

 

Le « of » : Platon est totalitaire !!!

 

 

-         Mais de toute façon, tout ça, c’est de la théorie !

-         Oui, peut-être même de l’Utopie.

-         Qui veut dire quoi ?

-         Qui n’existe nulle part, sinon dans nos têtes. Cette conception-là de la Démocratie c’est celle de Platon et peut-être aussi de son époque. Mais cette notion a changé de signification aujourd’hui et c’est-là que le « off » va intervenir !

-         Ça me rappelle les cours de technologie en électronique : « on, off » et « off, on ».

-         Le « off » ou de « l’extérieur ». Ce serait de considérer que Platon est contre la Démocratie d’aujourd’hui, en oubliant que celle d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle dont parle Platon. Cette manière de faire s’appelle de la projection, ou de l’anachronisme, qui consiste à projeter nos concepts d’aujourd’hui sur le passé.

-         D’accord mais il est inadmissible d’admettre le concept de classes sociales !

-         Je suis d’accord avec toi pour dire que la conception de Platon sur les classes sociales et la liberté de pensée, n’est pas adaptée à notre époque, on ne naît pas philosophe, guerrier ou ouvrier on le devient.

-         Nous sommes tous des philosophes potentiels !

-         Absolument et l’erreur serait de croire que la philosophie est réservée à quelques personnes, à des spécialistes. On peut tous s’interroger sur la vie, sur l’existence et essayer de lui donner un sens en fonction de nos choix et de notre histoire personnelle.

-         Là je te suis à cent pour cent.

-         Mais, appliquée à notre époque, cette vision monde peut amener à une sorte de totalitarisme.

-         Totalitarisme ?

-         Le totalitarisme désigne un mode de gouvernement, un régime politique dans lequel un parti unique détient la totalité des pouvoirs et ne tolère aucune opposition, exigeant le rassemblement de tous les citoyens en un bloc unique derrière l'Etat.

-         Comme qui ?

-         Le fascisme de Mussolini, le Nazisme d’Hitler et dans une moindre mesure !

-         Dans une moindre mesure ?

-          La Corée du Nord, la Chine ou la...

-         T’as le hoquet ?

-         La Syrie, dans laquelle les libertés politiques, notamment de pensée, d'opinion d'information et de mouvement sont confisquées.

-         Je ne te comprends pas : chaque fois que tu nous emmènes au Liban tu nous fais faire un détour par la Syrie. Comment peux-tu fréquenter un pays totalitaire ?

-         De par ma mère, j’ai du sang syrien dans mes veines et en dépit de tous ses défauts, j’adore la Syrie. 

 

 

Le roi et l’eau du puits !

                    

 

-         Et si le roi n’est pas philosophe que se passera-t-il ?

-         Ecoute cette histoire racontée par Gibran !

-         Encore lui !

-         Un roi puissant et sage gouvernait la ville de Wirani. Tous le craignaient pour sa puissance et l’aimaient pour sa sagesse. Or il y avait au cœur de cette ville un puits, dont l’eau fraîche et cristalline alimentait toute la cité.

Une nuit, alors que tout le monde dormait, une sorcière pénétra dans la ville et empoisonna le puits. Elle y versa sept gouttes d’un liquide étrange en disant : « Tous ceux qui boiront de cette eau deviendront fous.»

Le lendemain, tous les habitants de la ville, excepté le roi et son chambellan (gentilhomme chargé du service de la chambre du roi), burent de l’eau de puits…et comme la sorcière l’avait prédit, ils perdirent la raison.

La ville devint le théâtre des agissements les plus étranges, et le roi ne parvenait pas à calmer la population. D’autant que désormais toute la ville murmurait : « Notre roi n’agit pas comme nous. Il est devenu fou. Nous refusons d’être gouvernés par un dément. Il nous faut le détrôner. »

Aussi, ce soir-là, le roi fit remplir un gobelet doré de l’eau du puits. Il en but une grande gorgée, puis le passa à son chambellan qui fit de même.

Et le peuple de la ville se réjouit et organisa de grandes fêtes : le roi et son chambellan avaient, disait-on recouvré la raison.

-         Si je comprends bien, le philosophe finit par retourner sa veste ! il devient aussi fou que les autres !

-         Il y a une autre solution !

-         Il abandonne son poste et joue de la darbouka!

-         Non mais il peut surtout faire de la résistance, il peut éduquer ou donner l’exemple en vivant une vie philosophique.

-         Il finira peut-être comme Socrate empoisonné par la ciguë !

 

 

Au nom d’Allah !!!

 

 

 

-         Al Farabi lui aussi était préoccupé par l’idée de réunir la Philosophie et le pouvoir.

-         Aussi obsessionnel  que Platon ?

-         Oui, par le fait de comprendre et de donner du sens à tout ce qui nous entoure.

-         Moi, la vérité, c’est que je suis fatigué de tout cela. Comment veux-tu qu’Al Farabi fasse trôner la philosophie alors qu’on nous sort le nom d’Allah à toutes les sauces : « si Allah le veut je pourrais faire ça.. », « si Allah m’en donne le pouvoir je relèverais le défi… », « et si Allah le veut, vous irez peut-être chanter à Byblos… » il y en a que pour Allah !!!

-         C’est que !

-         C’est que je suis fatigué.

-         On en parlera plus tard.

-         Non j’en ai marre, qu’ai-je fait à « Allah » pour que tu me racontes tout ça ? tout ce que je voulais connaître c’est cette maudite histoire de la chanson du tango.

-         Je t’expliquerai plus tard

-         Et même toi, papa, tu es obsédé par Allah, tu dis souvent yaallah, yaallah, « incha allah » !!!

-         Mais tu sais que même les chrétiens du Liban interpellent dieu par le nom d’Allah.

-         Et toi tu es quoi ?

-         Je suis né chrétien.

-         Je ne t’ai pas demandé comment tu es né mais ce que tu es !

-         Oh là, c’est que tu deviens un sacré philosophe. Je suis chrétien dans mon cœur et agnostique dans ma tête !

 

 

Prier et plus si affinités…

 

 

-         C’est très clair, vraiment d’une totale clarté, comme dans la chanson du Tango. Non mais ! C’est du harcèlement psychologique.

-         Mes parents nous ont élevés dans la foi et la croyance en Jésus.

-         Tu étais donc obligé de croire ?

-         Au Liban, malheureusement, on subit la religion comme une fatalité : tout le monde doit appartenir à une religion, et tout individu n’existe qu’à travers son appartenance religieuse.

-         Et tu allais à l’église pour prier ?

-         Pas que pour prier, c’était le lieu de rencontres de tout un chacun, qui pour retrouver son amoureuse, qui pour faire la fête et qui vraiment pour prier.

-         Et toi ?

-         Un peu de tout.

-         Et tu as arrêté de croire ?

-         A l’âge de mes 18 ans un certain père Théodore frappa à la porte de notre maison.

-         Tiens, tiens !

-         Il venait me demander et surtout demander à mes parents si l’idée d’intégrer le séminaire nous tentait.

-         Le séminaire !

-         Dans un monastère, un couvent, lieu de formation, de vie et d’activités des moines religieux qui se destinent à devenir prêtres.

-         Ne me dis pas que tu voulais devenir prêtre ?

-         Oui et un prêtre moine par-dessus le marché.

-         Prêtre moine !

-         Un prêtre qui, tout en ayant des activités à l’extérieur, vivait seul ou en communauté dans le monastère. D’autres prêtres qui ne sont pas moines pouvaient, contrairement à ce qui se fait en Europe, se marier et avoir des enfants.

-         Comme père Maurice, ton ami prêtre au Liban.

-         Tout à fait

-         Et alors !

-         Et alors tout le monde était d’accord.

-         Et tu étais sincère ?

-         Complètement.

-         Et tes parents.

-         Etant donné le contexte de guerre et le peu de perspectives d’évolution que la société libanaise offrait aux libanais, ils ont vu dans cette invitation une sortie de crise et une promotion sociale intéressante.

-         Promotion sociale !

-         Il faudrait que tu lises un livre de Stendhal qui a pour titre : « Le Rouge et le Noir ».

-         Finis d’abord ton histoire.

-         Mon père était un peu réticent mais ma mère était complètement pour. Mais plus le moment de mon départ au monastère s’approchait, plus mes parents regrettaient d’avoir donné leur accord.

-         Donc tu n’es pas allé au monastère.

-         C’est là que j’ai dit au père Théodore que de toute façon j’allais avoir bientôt mes 18 ans et que c’était à moi de décider en dernier lieu.

-         Ça s’est passé vraiment comme ça ?

-         complètement !

-         Et t’y es allé !

-         Oui.

-         Et tu ne crois plus en Dieu maintenant !

-         Non je n’y crois plus vraiment.

-         T’es vraiment trop fort papa !

-         Pourquoi ?

-         Parce que tu devais me parler du Tango et là tu m’emmènes je ne sais où, tu sais bien qu’en me parlant du couvent j’aurai envie d’en savoir plus.

-         Je peux m’en aller si tu veux, mais…

-         Non plus de mais, je ne veux plus rien savoir !

-         Bon bah bonne nuit alors !

-         Bonne nuit père Ghassan.

-         Père Philippe !

-         Pardon !

-         Oui père Philippe, parce que c’est comme ça que je m’appelais au couvent.

-         J’hallucine ! tu me piques mon prénom maintenant

-         Bonne nuit

 

 

Après l’Unesco les quiproquos

 

 

-         Maman, est ce que vous répétez ce samedi ?

-         Non

-         Vous répétez quand ?

-         Je ne sais pas ! à quoi bon de répéter, tout est fini, je me bas pour rien.

-         Pourquoi tu dis ça ?

-         Après le concert à l’Unesco, on n’a pas plus d’ouverture et puis…

-         Et puis quoi ?

-         Et puis c’est tout.

-         Qu’est ce que tu aurais voulu ?

-         J’aurai voulu avoir des projets au Liban et, et !!! je suis épuisée.

-         Mais de toute façon il y a la Fête de la Musique à Byblos non !

-         Byblos, oui mais ! je ne sais pas si ça va se faire, il faut avoir l’accord de la municipalité de Byblos et puis plein d’autres formalités.

-         Maman !

-         Oui Philippe !

-         Je suis fier de toi, vraiment fier : d’abord je trouve que ce que tu chantes est très beau, et en plus tu es pour moi un bel exemple de combativité. Moi aussi je me battrai jusqu’au bout afin de réaliser mes rêves.

-         Merci mon grand garçon.

-         Alors la prochaine répétition ?

-         On attend d’abord le rendez-vous avec le maire de Byblos qui sera de passage à Paris très bientôt.  S’il est d’accord on remettra la machine en route.

-         Super, il connaît, lui, le Tango de Platon et Al Farabi ?

-         Il y a des chances qu’il connaisse les deux philosophes mais pas la chanson du Tango : elle t’obsède cette chanson.

-         Il est chrétien le maire ?

-         Tiens tu te mets à parler comme les libanais.

-         Excuse-moi, c’est que je trouve que papa est un peu obsédé par la religion !

-         Je ne pense pas qu’il soit obsédé par la religion, mais par la recherche d’un sens à sa vie, d’ailleurs il est très véhément quand il parle des chrétiens du Liban.

-         Tu savais qu’il était au couvent ?

-         Bien sûr.

-         Et qu’il s’appelait Philippe ?

-         Oui ! D’après ce que j’ai compris, quand on est au couvent, il faut choisir le prénom d’un saint et ton papa a choisi celui de Philippe

-         Et moi dans tout cela ?

-         Papa et moi avons eu envie de te donner le même prénom que celui qu’il avait porté au couvent.

-         Usurpation d’identité.

-         Je crois que ton papa n’a jamais réellement quitté son couvent.

-         Et tu sais pourquoi il en est parti ?

-         Je crois qu’il s’est rendu compte qu’il n’est pas fait pour  y vivre, mais demande lui, il te le dira mieux que moi.

-         Non je ne le lui demanderai pas.

-         Ah !!!

-         Je vais lui envoyer Théophile…

 

 

Dira dira pas !!!

 

 

-         Papa

-         Oui Théophile !

-         Il paraît que tu étais au couvent !

-         Oui c’est exact.

-         Il paraît aussi que tu t’appelais Philippe !

-         Exact aussi. Mais comment sais-tu tout ça ?

-          Philippe ne veut pas te demander pourquoi tu as quitté le couvent.

-         Et toi qu’est-ce que tu veux : savoir pourquoi j’ai quitté le couvent ou bien balancer ton frère ?

-         Je crois que c’est plutôt pour me balancer, n’est ce pas Théophile ?

-         Mais non Philippe j’ai vraiment envie de savoir.

-         J’ai beaucoup lu, beaucoup travaillé sur moi-même, avec l’aide de quelques prêtres qui m’ont aidé à prendre conscience des vrais motivations qui m’ont poussé à intégrer ce beau lieu.

-         Vraies motivations ?

-         Oui ou vrais mobiles.

-         Et donc ?

-         La tête, la famille et la patrie.

-         C’est un nouvel hymne national.

-         Non mais ça concrétise le malaise dans lequel je me trouvais à l’époque où j’ai pris ma décision : je n’étais pas bien dans ma tête, je n’étais pas bien dans ma famille et encore moins bien dans mon Liban.

-         Et au couvent ?

-         J’étais loin de ma famille, j’étais à l’abri de la guerre et j’étais mieux dans ma tête et ce jusqu’à l’âge de 24 ans, âge auquel  j’ai décidé de quitter le couvent.

-         Mais t’y étais bien ?

-         Très bien ! et j’y ai vécu les moments les plus intenses de ma vie.

-         T’es bizarre ! comment tu peux partir si tu étais à ce point aussi bien ?

-         C’est justement au moment où je n’étais plus en accord avec moi-même, où j’avais l’impression de faire les choses par pur devoir, c’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir.

-         Qu’est ce que c’est abstrait tout ce que tu dis, tu donnes jamais de détail.

-         Juste un seul détail : on avait des missions et des activités avec des jeunes en dehors du couvent.

-         Avec des enfants ?

-         Garçons et fille. Mais une fois…

-         Une fois quoi ?

-         j’étais en contact avec une jolie fille.

-         Contact physique !

-         Non, je racontais les histoires des saints et prêchais la parole de Jésus.

-         Tu ne peux pas dire du catéchisme ?

-         Pas exactement, c’était beaucoup plus vaste.

-         Et alors ?

-         Mon cœur a battu très fort et j’étais très amoureux d’elle. Je ne le lui ai évidemment pas avoué et…

-         Et quoi ?

-         J’ai senti que c’était réciproque.

-         Alors tout va bien !

-         Non tout ne va pas bien, parce que pour la première fois de ma vie j’ai senti que je pouvais vraiment  plaire à quelqu’un.

-         Pauvre papa

-         C’était catastrophique, car J’ai eu beau refouler ce sentiment envahissant à l’égard de cette fille, mais, par la suite, chaque fois que je revoyais d’autres jolies filles je retombais amoureux.

-         T’as contracté un drôle de virus !!!

 

Grégoire et la boite de Pandore.

 

 

-         Ça s’est terminé comment ?

-         Ça a duré une année entière et puis…

-         Père Grégoire, mon grand copain a quitté le couvent après être tombé amoureux d’une jeune lui aussi, et du coup …

-         Du coup ! t’aime bien laisser tes phrases en suspens.

-         Du coup il a ouvert la boite de Pandore.

-         Pandore !!! j’adore !!!

-         Dans la mythologie grecque, Prométhée vola le feu aux Dieux pour le donner aux hommes. Pour se venger, Zeus ordonna à Vulcain de créer une femme faite de terre et d’eau. Elle reçut des Dieux de nombreux dons : beauté, flatterie, amabilité, adresse, grâce, intelligence, mais aussi l’art de la tromperie et de la séduction. Ils lui donnèrent le nom de Pandore, qui en grec signifie "doté de tous les dons". Elle fut ensuite envoyée chez Prométhée. Epiméthée, le frère de celui-ci, se laissa séduire et finit par l’épouser. Le jour de leur mariage, on remit à Pandore une jarre dans laquelle se trouvaient tous les maux de l’humanité. On lui interdit de l’ouvrir. Par curiosité, elle ne respecta pas la condition et tous les maux s’évadèrent pour se répandre sur la Terre. Seule l’espérance resta au fond du récipient, ne permettant donc même pas aux hommes de supporter les malheurs qui s’abattaient sur eux. C’est à partir de ce mythe qu’est née l’expression "boîte de Pandore", qui symbolise la cause d’une catastrophe.

-         Père Grégoire, on le connaît nous ?

-         Oui c’est père Maurice.

-         Il a pris comme toi le prénom d’un saint !

-         C’est ça. J’étais très proche de père Grégoire et son départ m’a complètement bouleversé. J’ai prévenu ma hiérarchie que je ne me sentais plus bien au couvent et que je ne voyais pas d’autre issue que celle de partir.

-         Ils n’ont pas essayé de te retenir ?

-         Ah si, mais 4 mois de déchirement intérieur ont eu raison de moi, et je suis parti.

-         Donc, tu es parti pour une femme.

-         Je suis parti pour la Femme mais pas seulement. Je ne croyais plus en Jésus ni en Dieu en général, tout cela me paraissait bêtise humaine.

-         Et actuellement tu ne crois plus en Dieu ?

-         Dans mon cœur si, parce que j’ai des réflexes et habitudes qui m’ont très longtemps rassuré et apaisé, c’est donc pour moi une source de paix permanente. Mais en même temps ma tête me dit que, bien que la Religion essaie de donner un sens à la vie, ce sens en effet est insuffisant et souvent source de malentendus et de guerre.

-         Tu penses à quelqu’un ?

-         C’est au nom de Dieu que Bush a envahi et détruit tout un peuple et tout un pays comme l’Irak. C’est aussi au nom de Dieu qu’on a brulé vif un certain Giordano Bruno au 16eme siècle pour avoir osé contredire la Bible et c’est aussi au nom d’Allah que certains musulmans radicaux décident de lapider des femmes présumées infidèles.

-         Tu connais la maman de Steeve ?

-         Bien sûr Théophile !

-         Il paraît qu’elle ne croit pas en dieu parce que  son arrière-grand-mère, accusée de sorcellerie,  a été brulée vive par l’église pour avoir soigné des gens avec les plantes.

-         Ça s’appelle l’obscurantisme.

-         Je sais ce que ça veut dire !

-         J’écoute.

-         Il y a le mot obscur.

-         Continue.

-         Invisible.

-         Cherche encore.

-         Je n’ai pas besoin de chercher, je sais. Obscurantisme peut vouloir dire le contraire de lumières.

-         En matière de connaissance ça voudrait dire quoi ?

-         Je sais, c’est le fait de…

-         De quoi ?

-         D’ignorer quelque chose.

-         Donc !

-         De l’ignorance. Tu vois que je savais !!!

-          En effet le terme est exclusivement péjoratif. Un obscurantiste est une personne qui prône et défend une attitude de négation du savoir, de restriction dans la diffusion d'une connaissance. Le fait par exemple de dire qu’on ne peut pas contester les soi-disant vérités qui sont inscrites dans La Bible.

 

Byblos : l’espoir !

 

 

« Très gentil personnage, affable souriant encourageant », papa ne tarit pas d’éloge sur le maire de Byblos ; ce dernier est plus que d’accord pour faire venir le groupe à Byblos. D’autre part, c’est la  présidente de l'Association du Dialogue Interculturel et Inter-Religieux, qui va s’occuper de toutes les formalités administratives et matérielles de ce projet.

C’est l’effervescence total : les répétitions et les soirées pizza sont de retour, vive la fête, vive la liberté.

-         Tant qu’on n’a pas les billets d’avion entre les mains dit maman, on n’est pas assurés de partir.

-         Ne t’en fais pas, dit papa, le maire  s’est personnellement engagé dans le projet…

-         Maman !

-         Oui Philippe.

-         Est-ce que vous chanterez le Tango à Byblos ?

-         Bien sûr, ce sera même la chanson d’ouverture !

-         Je ne sais pas si c’est une bonne idée !

-         Pourquoi donc ?

-         On n’y comprend rien du tout, d’ailleurs papa n’a toujours pas réussi à me l’expliquer, je crois qu’il en profite pour me faire un cours de philo qui s’éternise.

-         C’est pourtant très intéressant la philo, ça t’aide à réfléchir et à comprendre plein de choses.

-         Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ! Mais juste une question : papa lui, il est Libanais ou Français ?

-         C’est une question délicate mais je pense que la formulation de la question laisse à désirer.

-         Je ne comprends pas pourquoi.

-         C’est l’utilisation du « ou » qui m’embête : sommes- nous obligés d’être l’un « ou » l’autre ? Ne peut-on pas être l’un « et » l’autre à la fois ? Tu te rappelles de ma chanson sur Oum Kalthoum ?

-         Oui, mais vaguement !

-         Tu te rappelles du refrain ?

-         « et métis on l’est tous, fils de deux ailleurs.. »

-         Papa c’est un métis culturel : libanais ou français sont l’un de ses adjectifs et non un substantif qui définirait son être propre. Il porte en lui son pays de naissance et celui qui l’a accueilli. Le liban, c’est un peu ses parents biologiques, la France est, quant à elle, ses parents adoptifs.

-         Mais il est plus libanais ou Français ?

-         En France il revendique plus son identité libanaise mais au Liban il brandit son drapeau français.

-         C’est un peu comme le renard arctique !

-         Pourquoi ?

-         C’est le principe de l’homochromie, qui veut dire "même couleur" en latin : la couleur permet facilement à un animal de se fondre dans le décor. Certains animaux peuvent prendre la couleur de leur environnement, le renard Arctique lui change de couleur en hiver, il revêt son manteau blanc.

-         Il y a tout de même une grosse différence : le manteau blanc du renard arctique lui permet de passer inaperçu sur la neige alors que dans le cas de papa il ne mettra pas un manteau blanc mais un autre d’une autre couleur, il a besoin de se différencier des autres comme s’il disait : au Liban je suis Français et en France je suis Libanais.

-         Il fait de la provocation !

-         Je ne pense pas, ce serait plus pour marquer sa différence, son indépendance voire même, son incapacité à s’engager. Je crois qu’il n’a toujours pas réglé ses problèmes identitaires : pourquoi tu crois que j’ai écrit tant de chansons à ce sujet ?

-         Mais maman, ce n’est pas très juste ce que tu dis. C’est comme si tu me demandais à moi, je ne sais pour quelle raison de choisir entre toi et papa. Pourquoi veux-tu qu’il choisisse entre les deux identités ?

-         Je ne veux pas qu’il choisisse entre les deux, mais qu’il se mette au clair par rapport  à la problématique du métissage culturel.

-         Ne joue pas sur les mots, papa est comme ces créatures qu’on voit dans des films fantastiques, une créature à double tête.

-         Comme l’Hydre de Lerne cette créature de la mythologie grecque et qui en fait un serpent d’eau avec plusieurs têtes.

-         C’est compliqué et contradictoire tout ça !

-         Toujours est-il que la double identité c’est comme les deux yeux : ils nous font mieux voir et …

-         Et quoi ?

-         « métis on l’est tous, fils de deux ailleurs et de combien d’aïeux… » : on a tous deux yeux !!!

-         Attends je prends la darbouka !

-         Tu feras mieux de prendre ton saxo que tu ne travailles plus beaucoup !

 

 

Byblos : le désespoir ?

 

 

-         Dis donc papa je ne t’ai jamais vu aussi raisonnable depuis qu’il y a le projet de concert à Byblos !

-         Raisonnable en quoi ?

-         Pour la nourriture voyons cher papa !

-         J’ai envie de donner de moi une image plus positive. Mais de toute façon, ce projet a l’air de tomber à l’eau, car depuis qu’on a rencontré le maire de Byblos  il y a de cela 1 mois, les choses n’ont pas beaucoup avancé.

-         Ils ont changé d’avis ?

-         Non pas vraiment, mais la personne qui s’en occupe n’arrive pas à trouver des sponsors pour pouvoir acheter les billets d’avion.

-         Et alors ?

-         Et alors je ne sais pas comment ça va se passer, est ce que Byblos maintiendra le concert ou pas ? Pour l’instant, on est un peu dans un labyrinthe. D’ailleurs, il y aurait apparemment des gens qui nous mettent des bâtons dans les roues.

-         C’est qui ces gens-là ?

-         Des gens qui disent qu’il faut donner la priorité à une chanteuse libanaise et que dans notre groupe on parle hébreux et que ceci et que cela.

-         L’hébreu !!!

-         C’est la langue officielle d’Israël, ennemi juré du Liban et des pays voisins, comme la Syrie.

-         Pourquoi sont-ils ennemis ?

-         C’est une longue histoire qui date de quelques dizaine d’années.

-         Explique !

-         Après la deuxième guerre mondiale et après les horreurs commises par Hitler à l’encontre des juifs…

-         Tu veux dire la Shoah ?

-         Exact.

-         Donc ?

-         Donc, le 29 novembre 1947, les Nations unies adoptent la résolution 181 qui prévoit le partage de la Palestine en un État juif et un État arabe.

-         Et pourquoi en Palestine et pas ailleurs ?

-         Il faudrait lire La Bible pour comprendre le pourquoi. La terre de Palestine serait la Terre promise par Dieu au peuple juif en récompense de sa fidélité envers lui.

-         De qui vers qui ?

-         Des juifs qui erraient dans le désert vers le Dieu unique.

-         C’est encore par la Religion qu’on fabrique des guerres et des pays.

-         Exactement.

-         Donc on vire les palestiniens de leur territoire !!!

-         Soit on les vire, soit on leur achète les terres sur place.

-         Que se passe-t-il alors ?

-         Les pays arabes voisins se révoltent et c’est la guerre jusqu’aujourd’hui.

-         N’y a-t-il de la place pour les deux peuples ?

-         Si ! Mais il faut réussir à dialoguer et à faire des concessions de part et d’autre afin de pouvoir vivre en paix.

-         Mais pour en revenir à Byblos, c’est honteux, tout ça parce que Nicolas dit quelques phrases en hébreux dans une des chansons.

-         Non ce n’est pas à cause de ça mais c’est un prétexte discriminatoire, ces mêmes gens qui ont monté avec nous le projet de l’Unesco.

-         Et le maire de Byblos ?

-         Le maire de Byblos n’a pas changé de discours mais l’organisatrice nous fait peur parce qu’elle se sent abandonnée par tout le monde et elle est toute seule à s’occuper des préparatifs du concert, mais on verra !!!

-         Tu ne dois pas te sentir bien dans cette affaire !

-         Et pour cause.

-         Tu en veux aux Libanais ?

-         Pas à tous, mais à ceux qui pensent qu’on peut régler les problèmes par la violence et le rejet de l’autre. D’autre part, maman prône dans ses chansons la tolérance, le dialogue et l’acceptation de l’autre quel qu’il soit. La différence est signe de richesse et pas de pauvreté.

-         Amen, père Philippe !!!

 

 

 

 

Al Farabi : le détour.

 

 

-         Papa !

-         Oui Philippe.

-         Et si tu me parlais un peu de ton Al Farabi !

-         Tu veux savoir quoi ?

-         Tu ne m’as pas parlé de sa cité Idéale à lui !

-         On a déjà discuté de la difficulté des personnes qui vivent dans des pays dans lesquels le religieux est omniprésent ?

-         C’est aussi un peu pour ça que tu as quitté le Liban !

-         Dans le cas de Farabi le problème s’est posé presque dans les mêmes termes : d’un côté une volonté et un désir de liberté et d’émancipation intellectuelle, et de l’autre côté une dictature religieuse. Que faire ?

-         Partir !

-         Il est parti en Irak, mais là-bas c’était pareil !

-         Faire le caméléon !

-         Il y en a plein qui l’ont fait, mais lui, certainement pour des raisons d’intégrité intellectuelle, il ne l’a pas fait.

-         Et alors

-         Le détour !

-         Le détour de quoi !

-         Toute la difficulté est de pouvoir démontrer philosophiquement la possibilité de faire coexister la philosophie et la religion. En d’autres termes comment concilier Dieu et la raison.

-         On ne va pas lui foutre la paix à ce Dieu ?

-         Il y a un grand problème !

-         Encore !

-         C’est qu’il n’y a pas UNE philosophie mais DES philosophies.

-         Il est où le problème ?

-         Toutes ces philosophies ne disent pas la même chose, je dirais même qu’elles s’opposent sur pas mal de points essentiels.

-         Tu veux parler de qui ?

-         Les deux principaux philosophes qui ont séduit le monde arabe sont Platon et Aristote.

-         C’est qui celui-là ?

 

 

Aristote, l’ami de la vérité !!!

 

 

-         Aristote est un philosophe grec né en 384 avant Jésus Christ. A 11 ans il perdit son père, puis sa mère, et fut élevé par son beau-frère.  Assoiffé de connaissance, il se rendit à Athènes et  décida d’intégrer  l’Académie de Platon à l’âge de 17 ans.

-         L’Académie !

-         L'école philosophique fondée dans Athènes par Platon vers 388 avant J.C.

-          Il y a été remarqué, notamment pour son intelligence. Platon lui a donné même le droit d’enseigner.  Il est resté 20 ans à l'Académie, jusqu'à la mort de Platon. Platon l'appelait "l'intelligence de l'école". Ami de Platon, mais encore plus de la vérité, il rejette la théorie de la connaissance de Platon, la théorie des Idées.

-         Et lui qu’est-ce qu’il pense ?

-         Tiens, regarde ce dessin du peintre italien Raphaël [1509-1510].

-        

-         Je ne veux pas te vexer mais j’ai comme l’impression qu’il y en a un qui fait un doigt d’honneur à l’autre.

-         Ce n’est pas le doigt d’honneur puisqu’il s’agit de l’index.

-         Je le sais, mais tu sais bien que des fois j’ai un peu ton humour. Non, sérieux, celui de gauche montre le ciel ou le plafond alors que l’autre a l’air plutôt de viser le sol.

-         Ce dessin symbolise les deux philosophes en question : Platon qui montre le ciel et Aristote pointe le sol par le plat de sa main droite. Tu te rappelles quand on a parlé de la caverne de Platon, je t’avais dit que la connaissance est aussi une réminiscence: le retour de l’oublié, de ce qu’on connaissait avant de s’incarner dans un corps.

-         Oui ta fameuse « allégorie de la caverne ».

-         Aristote n’admet pas du tout  la pensée de Platon selon laquelle il existerait des « Idées » séparées du monde dans lequel nous vivons.

-         Idées de quoi ?

-         Le Bien, le Beau, la Justice….

-         Tu ne me l’as pas dit ça !

-         Il n’y a pas de monde des « Idées », tout est ici, le sens est dans le réel, et non à l’extérieur.

-         C’est tout ?

-         Il y a un autre point sur lequel Aristote se démarque de Platon, il élabore une théorie politique prônant la République : démocratie non corrompue, comme meilleur régime ( le gouvernement de tous en vue du bien commun).

Conciliation des deux sages !

 

 

-         Oui, tu m’avais dit que Platon n’aimait pas trop la démocratie parce qu’elle met tout le monde au même niveau. Mais je ne vois vraiment pas le rapport avec Al Farabi !

-         Toujours dans le souci d’unir la philosophie, Al Farabi considère qu’en dépit de ces différences, leur divergence n’est qu’apparente, au fond tous les deux poursuivaient le même but.

-         Tu parles de qui, je ne te suis plus ?

-         Aristote et Platon.

-         Il le dit comme ça ?

-         Dans son livre « La conciliation entre les deux sages », il essaie de démontrer, point par point, que les contradictions dans leurs visions respectives ne sont pas si énormes que ça.

-         Il est malin !

-         Je pense surtout qu’il n’avait pas le choix de faire autrement au risque de discréditer la philosophie.

-         Au bout du compte, si je comprends bien, Al Farabi « platonise » Aristote ou « aristotalise » Platon ?

-         Joli jeu de mots, mais je crois qu’il en fait un peu à sa sauce : tantôt il aristotalise et tantôt il platonise, en tout cas grâce à ce procédé la philosophie est unie.

-         Donc !

-         Première difficulté écartée dans le cadre  de son projet politique.

-         Il y en a d’autres ?

-         Une fois qu’il a démontré que la Philosophie et la Religion ne sont pas contradictoires, il s’attaque maintenant à prouver la primauté de la Philosophie sur la Religion.

-         Primauté !!!

-         Supériorité si tu préfères.

-         Chantier pharaonique !!!

-         C’est surtout risqué.

-         En quoi?

-         Un rapprochement entre deux voies aussi opposées ne pourra se faire qu’au détriment de l’une ou de l’autre.

-         Ou des deux ensembles !

-         Tout à fait, d’autant plus que dans cette affaire, il y a une intouchable.

-         Tu veux parler de la religion ?

-         Oui et surtout du Coran, livre sacré des musulmans.

-         La bible de la religion musulmane !!!

-         Oui c’est un peu l’équivalent. Mais il y a tout de même une grosse différence avec la bible chrétienne car le Coran contrairement à la Bible a été révélé directement à Mohammed son prophète.

-         Et alors !

-         Par conséquent, les mots prononcés par le prophète sont des vérités qu’il faut prendre à la lettre.

-         Et la bible des chrétiens ?

-         Elle a été inspirée par Dieu, donc !

-         Donc ?

-         Elle est sujette aux interprétations et les mots de la Bible ne sont pas pris à la lettre.

« En soi et hors soi » !!!

 

 

-         Il va s’en sortir comment ton Al Farabi ?

-         « En soi »,« hors soi » !

-         Encore une énigme qui va me mettre « hors de moi » !

-         Toutes les deux, la Philosophie et la religion, véhiculent la même vérité ; elle est « en soi » pour la première et « hors soi » pour la deuxième.

-         C’est très, très clair, comme s’il existait quelque chose qu’on appelle Vérité, vérité de qui de quoi ?

-         Prenons l’exemple de Dieu.

-         Encore Dieu, c’est ton obsession !

-         C’est le Dieu d’Al Farabi, le musulman qu’il était.

-         Alors, il est où dieu ?

-          Pour Platon, Dieu c’est la grande Idée du Bien.  Pour Aristote c’est la cause Première, celle qui est à l’origine de tout ce qui existe, et pour les musulmans - comme pour les chrétiens et les juifs- Dieu c’est celui qui a créé le monde à son image, dieu le bon, le miséricordieux, le… La religion parle de Dieu avec des images, des métaphores et des mythes.

-         Exemple !

-         Celui d’Adam et Eve.

-         Mais il y en a plein de religions.

-         Justement, une religion est bonne si elle est fondée sur une bonne philosophie.

-         Je ne suis pas d’accord.

-         Il ne s’agit pas de moi, c’est Al Farabi qui le dit.

-         Et la bonne philosophie !

-         Et la bonne philosophie, c’est celle exposée par Platon et Aristote.

-         Et pourquoi celles-ci ?

-         En réalité, il ne s’agit ni de l’une ni de l’autre, mais d’une synthèse améliorée des deux.

-         Al Farabi a fait sa propre sauce !

-         En quelque sorte oui.

-         Résultats des courses !

-         La religion doit à la philosophie son fondement, car c’est à la Philosophie de certifier ou pas la véracité d’une religion.

-         Chapeau pour ce beau tour de magie.

 

 

L’Art politique !!!

 

 

 

-         Il reste un écueil !

-         Encore !

-         La conciliation philosophico-politique.

-         J’en ai un peu marre.

-         Même si ce n’est pas sa destination première, la philosophie doit s’occuper de l’art royal !

-         Art royal ?

-         Oui, et c’est l’art Politique qui est au dessus de tous les arts.

-         C’est un art ?

-         Art du latin Ars, artis « habileté, métier, connaissance technique ». C’est donc un art dans la mesure où il exige des connaissances techniques et théoriques.

-         Ce ne sont pas ces connaissances qui font de nous de bons gouverneurs ?

-         Absolument pas, et c’est pour cela qu’Al Farabi fait la différence entre un art royal vertueux et un art royal non vertueux, entre un art qui se réfère à la philosophie -la vraie- et un autre qui ne s’y réfère pas du tout.

-         Et concrètement !

-         La philosophie est indispensable à l’Art Royal, car elle lui fournit les connaissances de base pour réfléchir et mettre en place des lois inspirées de cette connaissance philosophique. L’être humain ne pourra connaître le bonheur que s’il se laisse guider par la lumière de la Philosophie.

-         Alléluia !!!

-         L’équation est simple à résoudre : la philosophie montre le chemin du bonheur.

-         En principe.

-          L’art politique a pour but de conduire les citoyens au bonheur.

-         Ce n’est pas toujours le cas.

-         Il faut donc soumettre l’art politique à la philosophie, donc aux philosophes. La politique au service de la morale. Mais tout ça ne sera réalisable que dans le cadre d’une cité (ou d’un Etat) vertueuse où la philosophie pourrait être reine sur tout.

-         Ouf.

-         Et si on allait se vider la tête ?

-         Allons-nous vider la tête !

 

Des billets pour Byblos.

 

 

Les choses se compliquent pour Byblos, l’organisatrice est désespérée de ne pas réussir à arracher quelques billets d’avion pour le groupe. Un coup c’est possible, un coup ça ne l’est pas.

 « On peut vous faire des prix sur ces billets mais on ne peut pas vous les donner gratuitement » lui répond -on. Il faut dire, d’après ce que j’ai compris, que cette dernière voulait emmener avec le groupe de maman, une délégation de quelques responsables de son association, du coup ce n’est pas 4 billets qu’il fallait avoir mais 7 ou 8.

-         « On me met des bâtons dans la roue » dit-elle « et ces gens qui changent tout le temps d’avis au gré des circonstances ça commence à en faire un peu trop. Je crois que je vais abandonner le projet ».

La tension monte, maman est de plus en plus stressée. JLK, Nicolas et papa essayent de temporiser, rien n’y fait, je sens l’imminence d’un séisme.

-         Tu sais Ghassan, si ça continue comme ça, je vais finir par disjoncter et là je les enverrais balader.

-         Tu sais Véro au Liban tout se mélange, amitié et travail, travail et politique, politique et religion…

-         Oui mais là, on n’est pas au Liban.

-         Mr le maire n’a pourtant  pas émis de réserves sur ce voyage.

-         Et pourquoi ne s’adresse pas-t-on  pas directement à lui au lieu de passer toujours par quelqu’un d’autre ?

-         Tu as raison il faut reprendre les choses en main.

-         Reprenons les choses en main.

-         Il faut que tu l’appelles pour mettre tout ça au clair. Après tout, c’est à lui qu’appartient la décision finale.

 

 

La connaissance : l’alpha et l’oméga !!!




-         Dis donc papa j’aimerais qu’on termine notre discussion de la dernière fois !

-         Eu sujet de quoi ?

-         Au sujet de la cité idéale de Farabi !

-         On en était où ?

-         je ne sais plus.

-         Ça me revient, je t’avais parlé de la ruse intellectuelle de Farabi pour concilier la Philosophie et Dieu afin…

-         De donner le pouvoir au Philosophe, ça je l’ai compris. Mais le reste du monde, les autres citoyens que deviennent-ils ?

-         Comme pour Platon le critère de classement est « la connaissance ».

-         La connaissance de quoi ?

-         3 domaines différents.

-         Je sens qu’on ne va pas s’ennuyer.

-         La connaissance portant sur « al-mabda’ », celle portant sur  « al-mountaha » et celle sur les idées intermédiaires (al tarik : le chemin) entre les deux premiers types de connaissance.

-         J’ai l’impression que tu t’es enfin décidé  à nous apprendre l’arabe parce que je n’ai rien compris.

-         « Al-mabda’ » : c’est ce par quoi il faut commencer, les fondements de toutes les connaissances, leur « principe ». Elles portent sur Dieu et sur l’Itellect.

-         Intellect !

-         Du latin intellectus, l'intellect est le principe de la pensée sous sa forme la plus haute , c’est synonyme de « raison » ou encore « intelligence ».

-         Comme chez Platon c’est la suprématie de la Science.

-         Tout à fait.

 

 

Le bonheur : ici et maintenant !

 

 

-         Et qu’en est-il du mot « al-mountaha » ?

-         « al-mabda’ » c’est le début et « al-mountaha » c’est !

-         La fin !

-         Oui, dans le sens de finalité.

-         Explique.

-         Finalité c’est ce pourquoi on fait les choses, le but pour lequel on les fait. A ton avis dans quel but faut-il avoir des connaissances ?

-         Pour mieux connaître les choses.

-         Et pourquoi mieux les connaître ?

-         Je ne sais pas.

-         A quoi ça sert d’apprendre à lire ?

-         A se cultiver !

-         Quoi d’autre ?

-         A lire des histoires.

-         Quoi d’autre ?

-         A connaître plein de choses.

-         Quoi d’autre ?

-         Tu m’énerves avec tes « quoi d’autre », à écrire.

-         Et ça sert à quoi d’écrire ?

-         A raconter sa vie

-         Oui ?

-         Ça recommence ? à communiquer quoi !

-         Et quand on communique, on se sent comment ?

-         On se sent bien.

-         Comment peut-on appeler le fait de se sentir bien ?

-         Content, soulagé !

-         Fais encore un effort, trouve un autre mot.

-         Heureux !!!

-         Et bah le voilà, le « mountaha », le but des habitants de la cité vertueuse : avoir des idées claires sur le bonheur, le vrai bonheur.

-         Vrai bonheur !

-         Oui, le vrai bonheur, pour Al Frarabi, c’est celui qui repose sur la bonne science et qui consiste dans un détachement constant et perpétuel de tout ce qui est matériel. Le bonheur ultime est celui que l’être humain aura après la mort.

-         Il faut donc attendre la mort pour nager dans le bonheur ?

-         Pour Al Farabi, oui, car l’ultime bonheur n’est pas de ce monde.

-         Et pour toi ?

-         Pour moi, il faut essayer d’être heureux ici et maintenant.

-         Ah tout de même !

 

 

Les vertus !

 

 

-         Reste la question de savoir le comment des choses, « al-tarik » ou « l’ensemble des actions » qui permettent d’accéder au bonheur terrestre et au bonheur absolu.

-         La prière je suppose !

-         Les  vertus.

-         Vertus !

-         Au sens antique du terme une vertu est une disposition ou une manière d’être, acquise par répétitions des actes et qui s’obtient par un effort de volonté.

-         Et quel type de disposition ?

-         Il y en a 4 : des vertus théoriques et qui se ramènent aux différentes sciences comme la Logique ou l'art de bien conduire sa raison dans la connaissance des choses ,la métaphysique qui a pour objet la connaissance des causes de l’Univers et des principes des êtres, la Physique qui porte sur l’univers et tout ce qu’il renferme le ciel, la terre, l’eau et l’air et puis au sommet de ces différentes sciences il y a !!!

-         La philosophie ?

-         Non, c’est la science politique qui a pour objet de recherche, le bonheur et la perfection de l’homme.

-         Tout ça fait partie des vertus théoriques.

-         Absolument, il y a aussi les vertus délibératives qui permettent de fixer un but et de trouver les moyens d’y arriver.

-         On en est à combien ?

-         Deux, car il y a aussi les vertus morales comme la générosité le courage ou la justice.

-         Il n’y a pas les vertus de la patience ?

-         Pourquoi ?

-         Parce que je me demande quand ça va s’arrêter ?

-         J’ai une surprise pour toi ?

-         C’est fini !

-         Non, il y a des vertus qui vont te plaire.

-         Fabrication de masques de Prédators !

-         T’en es pas loin, car il y a des vertus relatives aux arts pratiques comme l’art de construire des maisons ou la médecine.

-         L’art de fabriquer des costumes !

-         Des costumes de Prédator je suppose !

-         Et pourquoi pas ? mais je suis complètement perdu car j’ai oublié pourquoi tu me casses la tête avec tout ça !

-         C’est pour préciser les domaines de connaissance qui vont permettre le classement des habitants de la Cité Vertueuse.

-         Tu ne peux pas abréger un peu ?

-         Pour aller vite, c’est le critère gnoséologique qui va permettre de classer les gens et de leur attribuer une fonction dans la Cité!

-         Gnosé quoi ?

-         Gnoséologique de deux mots grecs « gnôsis »  qui veut dire « connaissance » et « logos » ou science. C’est donc le degré de connaissance que peuvent atteindre les individus.

-         Et ça donne quoi ?

-         Souviens-toi de Platon : au sommet se trouvent les sages parce qu’ils sont les seuls à avoir accès à ces connaissances telles qu’elles sont.

-         Ça ne veut rien dire telles qu’elles sont.

-         Ce sont ceux qui comprennent les choses avec un raisonnement logique et abstrait et qui sont disposés à acquérir toutes les vertus possibles.

-         Je suppose que ce sont les philosophes !

-         Oui, dans la troisième classe tu as ceux qui, parce que dépourvus des dispositions nécessaires pour comprendre, ont besoin de représentations des mythes ou des histoires. Ceux-là servent la cité par leur métier et pourvoient aux besoins matériels des autres classes.

-         Comme qui ?

-         Les laboureurs, les bergers et les marchands.

 

 

Le Philosophe-Imâm, une ruse philosophique !!!

 

 

-         Tu as parlé de mythes ?

-          Le  mythe est un récit qui raconte une histoire sacrée. Il relate non seulement l'origine du Monde, des animaux, des plantes et de l'homme, mais aussi tous les événements primordiaux à la suite desquels l'homme est devenu ce qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire un être mortel, sexué, organisé en société, obligé de travailler pour vivre, et vivant selon certaines règles.

-         C’est une histoire merveilleuse quoi !!

-                     En effet, le mythe implique souvent plusieurs personnages merveilleux, tels que des dieux, des animaux chimériques ou savants, des hommes bêtes, des anges, ou des démons, et l'existence d'autres mondes.

-         Et en pratique ça donne quoi ?

-         En pratique une religion, comme l’Islam est assimilée à un mythe !

-         Mais quel est le but du mythe ?

-         En gros, le mythe est comme une allégorie qui permet à la troisième classe de comprendre avec des histoires simples des réalités complexes.

-         Donc L’Islam serait un mythe, une Histoire !!!

-         En quelque sorte une fable.

-         Il y va fort, ton Al Farabi , il devait s’attirer pas mal d’ennuis !!!

-         Oui mais il s’en sort plutôt pas mal !

-         Et comment ?

-         Toujours pour Al Farabi, le Philosophe et l’Imâm seraient la même chose.

-         L’Imâm.

-         Oui c’est le chef et le guide spirituel et temporel de la communauté islamique.

-         Et comment peuvent-ils être la même personne ?

-         En réalité, quand le philosophe s’adresse au peuple et notamment la troisième classe, il met son manteau d’Imam : il se met à la portée…

-         A la portée de qui ?

-         A la portée de la troisième classe, des vérités avec des histoires et des mythes.

-         Avec la Religion !!!

-         Absolument !

-         Tu as sauté une classe ?

-         Oui, la classe intermédiaire, qui tel un conseil de ministres suit les philosophes et leur fait foi.

-         Comme qui ?

-         Les mathématiciens, les interprètes et les guerriers.

-         Les interprètes de quoi ?

-         Comme les orateurs, les poètes et les !!!

-         Les quoi ?

-         Les musiciens.

-         Al Farabi ne suit pas Platon sur ce point.

-         Explique !

-         Il ne croit pas à leur pouvoir de manipulateur.

-         Mais je comprends certaines choses maintenant !

-         Tu comprends quoi ?

-         Ta manipulation.

-         De quelle manipulation tu parles ?

-         Depuis le concert au Westminster, tu me manipules pour me faire passer tes leçons de philo et ta vie au monastère. Et maintenant, peux tu répondre à la question que je t’ai posée à ce moment-là ?

-         Le Tango de Platon et Al Farabi ?

Seules nos âmes restaient platoniques…

 

 

-         Oui si possible.

-         Tu ne connais toujours pas la réponse ?

-         Ça y est, ça recommence.

-         Non c’est sérieux. Quand je quitte le Liban pour faire mes études en France, j’atterris où ?

-         A la Cité Universitaire.

-         Pour faire quoi ?

-         Tes études !

-         Plus précisément !

-         Une thèse de doctorat.

-         Sur qui ?

-         Platon et Al Farabi.

-         Et c’est là que je rencontre !

-         Maman !

-         Tu vois que tu suis.

-         Merci.

-         Et à partir de ça…

-         A partir de ça !

-         Maman, plusieurs années plus tard en fait une...

-         Une chanson !

-         Voilà.

-         Et la chanson dit que « dans la chambre de Cité U seules nos âmes restaient platoniques » !

-         Oui !

-         Explique.

-         J’ai le droit à un Joker !

 

 

Tous pour Byblos !!!

 

 

-         Maman !

-         Oui Philippe.

-         J’ai une bonne nouvelle pour toi.

-         Et moi aussi j’en ai une, mais commence.

-         Eureka.

-         Eureka quoi ?

-         Le tango c’est toi.

-         C’est moi ?

-         Oui c’est toi qui as fait un tango sur l’histoire de ta rencontre avec papa.

-         C’est vrai, quand on s’est connu, papa était en train de préparer sa thèse sur Platon et Al Farabi.

-         Et tu en as fait un Tango, sacrée maman. Et ta bonne nouvelle ?

-         Moi je la connais ?

-         Vas-y, dis-la lui Théo.

-         Et bien, je vais aller d’abord boire un coup.

-         Non tout de suite.

-         Et bien !

-         Et bien quoi ?

-         C’est bon pour Byblos ?

-         On va à Byblos c’est super !

-         Pas nous, c’est le groupe de maman.

-         C’est super quand même, on va vous accompagner.

-         Comment ça ?

-         On se cachera dans vos valises.

-         Je suis d’accord avec toi Philippe, allons tous à Byblos.

 

 

 

 

 

 

 

Last Updated on Sunday, 10 May 2015 14:20
 

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