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Agatha Christie Mallowan Raconte- moi comment tu vis en Syrie !/Come, Tell me how to live par Simone Lafleuriel Zakri PDF Print E-mail
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Written by Simone Lafleuriel Zakri   
Sunday, 05 October 2014 05:46

D’après la célèbre romancière Agatha Christie pour faire une bonne intrigue, il faut au moins répondre à cinq questions et en anglais, ce sont les cinq W :

Who : qui? With  whom : Avec qui ? Why : pourquoi ?

When? A quelle époque et WHERE : où, en quel lieu ?

Pour raconter comment vivait la célèbre romancière, quand elle passait par la Syrie ou y résidait, j’ai donc

choisi son plan et, bien sûr, je m’attardais davantage sur les with, when, et le where :

Who?


Agatha christie


Et sa machine à écrire…

QUI est cette si célèbre femme de lettres britannique qui, à partir de 1930, va faire des allers et retours: Londres-Alep et Alep-Damas ou Alep Deir ez Zohr, et Hassaké ou Qamichli, va parcourir la Jéziré syrienne et

va adorer vivre en Syrie.

C’est donc d’abord un écrivain britannique né en 1893.

Agatha Miller devenue Agatha Christie par un premier mariage puis Agatha Christie Mallowan en 1930 est très

tôt reconnue comme le très habile auteur de nombreux romans policiers, lus dans le monde entier et traduits

dans toutes les langues. Un premier ouvrage : « La Mystérieuse Affaire de Styles paru en 1920 »  la rend

célèbre alors qu’elle n’a pas encore trente ans..

Agatha Christie est aussi une grande voyageuse car née à l’époque d’un empire encore puissant, elle va

très vite le parcourir mais comme tous ces Européens qui ont l’habitude de visiter leurs possessions

ils se rendent en touristes ou travaillent ou vivent comme chez eux ! Des années 1920 aux années

des Indépendances et pendant toutes ces années post-deuxième guerre mondiale, ces Européens se sont

habitués à gérer les pays mis sous mandats. Et ils passent sans aucun souci à l’intérieur d’une vaste région

asiatique dont ils ont décidé les frontières qu’ils ont, eux-mêmes, tracées. Et ils sont chez eux dans

l’ensemble du monde arabe, passé de l’empire ottoman à une administration mandataire français ou britannique.

En particulier, en 1916, les Accords Sykes- Picot fixent, pour des années, leurs zones d’influence

dans l’ensemble du Moyen-Orient.

Ainsi Agatha, en voyage avec sa mère, découvre Le Caire en Égypte quand elle a 17 ans. Déjà elle écrit et

ébauche un premier policier « Snow in the desert ». Elle explique que Le Caire sous protectorat britannique

mais dont elle ne connaît rien, et surtout pas les Pyramides et les sites antiques, est « une ville où l’on

danse beaucoup et un endroit délicieux pour une jeune Anglaise…»

Avec son premier mari, elle fera ensuite le tour du monde ! Elle se servira de ses découvertes des paysages

et des populations pour choisir et pimenter le cadre d ses intrigues : les crimes se passeront en

Europe, en Afrique : en Égypte ou en Afrique du Sud : en Rhodésie mais avec une des couvertures

de livre « L’homme au complet veston », daté de 1924, ornée d’un poignard omanais.

Elle connaît bien les pays des rives de la Méditerranée, Elle ira souvent prendre des vacances en

Grèce ou à Rhodes, ou en Asie :  de Syrie à l’Iran, et en Russie. Elle séjournera à Bakou ! 

La couverture d’un roman policier « Un couteau sur la nuque » paru en 1933, alors qu’elle séjourne déjà

en Orient, n’a rien d’exotique dans son intrigue. Son titre nous semble d’actualité et fait frémir,

mais il s’orne d’un chatoyant kilim !

 

C’est au Koweït qu’elle situera une intrigue, elle aussi presque d’actualité. Elle situe une révolution de

palais dans un riche émirat pétrolier. L’émir en fuite et son pilote anglais sont tués dans l’explosion,

au-dessus du désert de l’avion princier, saboté par des rebelles ! C’est encore dans un Koweït - sous

protectorat britannique à partir de 1914 jusqu’à l’indépendance en 1961- qu’Agatha Christie Mallowan

fera voyager Robert Baker sur le site archéologique de Faïlaka. Baker est l’un de ses héros archéologues

et celui-ci, aimable ! Mais elle en inventera plusieurs dont certains ressemblent par leur bon caractère et

leur sérieux à Mallowan. Robert Baker est le héros de Rendez–vous à Bagdad écrit en 1959.

Le Bagdad du polar, comme celui d’Agatha Christie Mallowan (le couple est de retour en Irak après la

guerre), est le lieu de rencontre d’un nombre incalculable d’espions, de militaires, de comploteurs,

d’archéologues et historiens, vrais ou pseudos, et arrivés de tous pays de la guerre froide !

Une conférence internationale à lieu avec des participants qui arrivent par et de Damas !

Agatha devenue Agatha Christie Mallowan est encore archéologue  ! Après son second mariage,

elle va se passionner pour l’archéologie et l’histoire, et devenir le photographe attitré des missions

irakiennes et syriennes de son mari ! Elle ne quittera plus les sites des missions de Mallowan, en Irak,

puis en Syrie puis, de nouveau, en Irak, à Nimroud. Sur le site de l’ancienne cité assyrienne de Kalah

au Kurdistan, la maison de mission s’ornera d’une pancarte qui signale « la Beit Agatha ».

Elle financera une partie des installations des missions, surveillera le travail des ouvriers et aura la

responsabilité de gérer l’intendance en bonne maîtresse de maison anglaise très raffinée.

Enfin, elle participera très activement aux travaux de son mari. Passionnée   par ses tâches, elle raconte :

« Au moment des fouilles, je n’aurai probablement peu de temps à écrire. Il y aura des objets à

nettoyer et à restaurer. Il faudra photographier, étiqueter, cataloguer, empaqueter… »

Ur :Irak, site archéologie :mission Léonard Woolley

Enfin Agatha est une femme blessée qui restera choquée par le départ de son premier mari. Il nous

faut revenir dans les années de 1926-1927 : des années horribles ! Agatha doit s’absenter et s’occuper

de sa mère malade et qui décède en 1927. A son retour chez elle, son mari lui annonce qu’il veut divorcer !

C’est un choc terrible ! La douleur de son divorce s’exprimera dans toute son œuvre.

Ce sera le thème de quelques ouvrages dont certains écrits en Syrie, et en particulier dans la solitude

de la Jézire.

Deux ouvrages  sous le pseudonyme de Mary Westmacott: «  Portrait inachevé » de 1934, et

«  Loin de vous ce printemps » écrit en 1944, racontent le retour d’une femme sur la séparation de son

couple. Une passagère est obligée en raison de la crue d’un oued, de séjourner dans un fort isolé du désert syrien. N’ayant rien à faire pour passer le temps, elle repense à l’échec de son mariage, et cherche à en

comprendre les vraies raisons.

Why ?

Quatre bonnes raisons du passage ou du séjour en Syrie :

Comme Agatha l’avoue, c’est tout à fait par hasard -mais le meilleur des hasards- qu’Agatha va se retrouver

à Alep, puis à Damas, et en route vers l’Irak.

La première raison est qu’elle veut partir loin !

Quand elle sort d’une profonde dépression, la romancière décide à la fois de sortir de son deuil et du choc

de son divorce. Elle veut partir et loin, très loin de Londres ! Et elle veut aller seule, même pas avec sa

fille adorée : Rosalind Christie qu’elle confie à la garde de sa sœur. A la compagnie Cook de Londres,

elle prend un billet pour la Jamaïque.  Deux jours avant son départ, elle va à un dîner chic.

Elle est assise aux côtés d’un commandant de l’armée anglaise qui est basé dans le Golfe arabo-persique.

Il lui parle de Bagdad ! Il lui conseille de s’y rendre, de ne pas manquer ni Bassora ni le site archéologique

d’Ur ! les journaux britanniques, justement, détaillent les magnifiques découvertes de Richard léonard

Woolley. L’archéologue vient d’exhumer les ruines de la cité sumérienne du 3e millénaire… BC comme

le précise Agatha !

Mais comment se rendre à Bagdad ? Par bateau s’inquiète

la romancière qui souffre du mal de mer ?

Mais non par le train : par l’Orient-Express !

C’est le déclic et la deuxième bonne raison pour partir !

Agatha, qui allait souvent en vacances en France, à Dinard, a

souvent admiré le train à son départ à Calais. Elle a lu en lettres d’or ses destinations magiques : Simplon-Orient-Express-Milan-Belgrade-Stamboul ! Puis par des connexions vers l’Asie orientale,

le train rejoint Istanbul-Alep-Damas et Nisibin, au nord et sur

la frontière turque. De Damas par la piste du désert syrien les voyageurs se rendent encore à Bagdad…

Après Bagdad, elle séjourne à Ur et devient très amie avec le couple Woolley. Désormais familière du

voyage en train et de l’Orient express, elle retourne à Ur l’année suivante ! c’est à ce second voyage, en 1930, qu’elle fait la rencontre de Max Mallowan : jeune archéologue charmant, toujours calme et sérieux. Elle revient à Londres en sa compagnie et… l’épouse en 1931.

La troisième raison pour séjourner en Syrie est donc qu’elle va désormais suivre son archéologue de

mari partout et, plus particulièrement en Syrie du nord où s’élèvent des milliers de tells, où ils séjourneront

presque chaque année, de 1932 à 1939.

Et il y a aussi une dernière bonne raison pour, plus tard, raconter sa vie en Syrie : Elle en a assez des questions

que les Britanniques lui posent sans cesse :

« …Ah vous faites des fouilles en Syrie : du camping  ? Qu’est-ce que vous y mangez ?

Racontez-moi donc où est ce pays, et comment vous y vivez ? Et c’est où la Syrie ?

Froncement de sourcils puis, après un effort pour comprendre et parce qu’il a des connaissances

de la Bible  l’interlocuteur ajoute : - En Palestine

- Plus haut vers le nord !

Refroncement de sourcils !

– mais près de quelle ville…  Il n’y a pas de ville  ?

-Non, des villages entre la frontière turque et la frontière irakienne !

-Mais encore ?

- Alep est à quatre cent kilomètres !…

- Et vous mangez quoi, des dattes ?

Alors je lui dis que nous mangeons du mouton, du poulet, des œufs, du riz, des haricots verts, des

aubergines, des concombres, des oranges et des bananes.

Il me regarde alors, plein de reproches :-

Ah mais je n’appelle pas cela vivre à la dure ! «

With whom ? La vie en Syrie  mais avec qui ?


Bien sûr la vie en Syrie est surtout en compagnie de Max Mallowan. Le couple ne se quittera presque

jamais à partir de ces années 1930, et de leur première rencontre à la fin de leur vie. Lady Agatha meurt

en 1977 et Sir Max Mallowan, deux ans plus tard ! Tous les deux ont été anoblis par la reine.

Mais, même pour son premier passage en Syrie, Agatha n’est jamais seule ! Déjà, elle rencontre dans

le train, à l’hôtel, dans l’autobus pour Bagdad ou dans ses visites touristiques, des représentants

de tous ces occidentaux français ou européens, et même ces Américains qui parcourent l’Orient !

Ils sont familiers de la Syrie, y résident, ou se rendent en Irak  par Damas. Ils sont administrateurs,

militaires ou encore missionnaires, membres de divers clergés ou religieuses certains sont plutôt louches,

et espions ou espionnes,ou encore épouses de responsables mandataires en poste à Damas ou à

Bagdad. Elle noue des relations avec nombre d’entre eux et….fera de ces personnages exotiques,

des personnages bien typés de ses romans policiers !

Plus tard , sur les sites de la Jéziré syrienne, le couple Mallowan recevra de nombreuses visites :

celles de ces militaires- méharistes et grands connaisseurs de la steppe. Elle croisera sans doute

le romancier Joseph Kessel. Dès 1926, il passe en Syrie et y restera une première fois quelques semaines.

Il publiera en 1932, quand les Mallowan arrivent en Syrie, à cette même époque, soixante-dix pages

consacrées à ce seul pays, et à Damas et à ses jardins, à Souaïda dans le sud de Damas. Installé dans

un avion de l’escadrille française, il est allé bombarder la ville druze en pleine révolte contre le mandat.

Puis il a fait un détour à Deraa, qu’il découvre au soleil couchant ; Au bar où les pilotes de

l’escadrille se reposent « Une fraîcheur moelleuse vient avec le rapide crépuscule ; les rires fusent… »

Mais c’est juste une pause avant d’aller effectuer un nouveau raid  sur les villages druzes de l’Hauran

en révolte. Kessel fera aussi un long séjour dans la steppe au-delà de Palmyre. Il peint un portrait

élogieux d’un autre chef militaire : un autre capitaine devenu le meilleur connaisseur de la steppe syrienne

et de tribus bédouines des années du mandat. C’est ce capitaine Muller, rencontré sans doute aussi par

Dorgelès, et évoqué par Agatha Christie.

De ce « roi du bled »,comme il le nomme Kessel raconte :

«  Je fis sa connaissance à Deir-ez-Zor : ville bédouine, qui étire le long de l’Euphrate, ses rues décorées

de soleil et bordées de maisons blanches…

- C’est bien à vous, n’est-ce pas, mon capitaine, que Pierre Benoit a représenté sous les traits du méhariste

Walter dans la « châtelaine du Liban…. ?

Pour l’instant il se borna à me dire :

-Venez chez moi cet après-midi, je réunirai quelques grands chefs bédouins. Vous leur poserez de questions

et cela vous instruira mieux que tout ce que je pourrais vous raconte.

La maison arabe du capitaine située aux lisières de Deir ez-zor, était accueillante. Un jardin

délicatement entretenu la précédait ! »

Ce capitaine deviendra une référence pour la connaissance des tribus arabes de la steppe. Dans son roman

«  Les fils de l’Impossible » Kessel insère ses courts récits de son passage en Syrie, il écrit encore en

ouverture de texte :

« La Syrie ? Que savons-nous d’elle ?Avouons–le sans faux orgueil : quelques réminiscences historiques

sur les croisades, quelques pages célèbres et les beaux noms de Damas, de Palmyre, de l’Euphrate !

Voilà tout notre bagage pour une grande et féconde contrée placée sous le mandat français…Qui-à part

de très rares spécialistes –pourrait tracer la physionomie politique de ce pays ?Qui expliquerait pourquoi

l’on s’y bat et qui s’y bat  !En vérité, s’il est une excuse à ce manque d’information, on la peut chercher

dans la complexité qui règne en Syrie.

Ce berceau des civilisations, ce lieu de passage prédestiné, dont la richesse et la beauté ont retenu, sans

les mêler tant de peuples, cette terre où poussent avec une force ardente tant de religions et tant

d’hérésies, déroutent et confondent ! »

Agatha Christie ou Christie Mallowan, ne fait jamais aucun commentaire sur la situation militaire

de la Syrie mandataire. Elle note pourtant que les mouvements de l’armée française ont recommencé

vers Deir ez-Zor ou que le couple doit obtenir des autorisations de séjour, ou d’installation, ou de fouilles

de la part de l’administration française dont ils côtoient les représentants. Kessel, lui, fera de ces

commandants français des héros de plusieurs ouvrages : Le Capitaine Collet est le personnage inflexible

de son « Le Coup de grâce » écrit en 1932. Après avoir décrit, avec une grande poésie, la beauté de Damas

et de la Ghouta, il nous fait le portrait de ce chef militaire que le peuple syrien devait bien connaître et

détester et qui est répandu dans les archives de l’époque ! C’est le tristement célèbre Capitaine  Tabou » !

Tel était le surnom de ce militaire chargé de mâter Damas en insurrection, et de brûler le Palais

Azem et tout le quartier…

 

 

Mais dans la Syrie visitée par Agatha Christie et Mallowan, ou pendant les périodes de leurs séjours,

se croisent encore des voyageurs écrivains de l’Orient et de la Syrie en particulier : les Frères Jean et

Jérôme Tharaud auteurs d’un poétique « Le Chemin de Damas » ; Henri Bordeaux, ou encore

Maurice Barrès. Ami des Tharaud, Barrès, à partir de 1923, se fera connaître par ses descriptions

de l’Oronte et de Hama. ; Dorgelès l’auteur de «  La caravane sans chameaux » paru en 1928, et situé

au sud de Palmyre. Ces contemporains de Mallowan qui se disent tous amoureux des paysages syriens

et de ses patrimoines divers, tous se rencontrent le plus souvent à Damas, déjà comme Bagdad, internationale,

et déjà lieu de rendez-vous des diplomates, des espions et des attachés militaires. Mais, plus exotique, c’est à l’Hôtel Zénobia de Palmyre, en pleine steppe et au cœur des ruines, que convergent ces voyageurs dont

beaucoup de groupes de touristes !


Marga Andurain à Palmyre

L’hôtel, dont Agatha dit qu’il est confortable mais sent trop le soufre, est propriété de 1927 à 1936,

de la très entreprenante Marga d’Andurain : une Française intrépide née à Bayonne, le 29 mai en 1893,

d’ailleurs à la même année qu’Agatha. Elles ont toutes les deux quarante ans quand Agatha passe à Palmyre.

Il y a, parmi les clients assidus de Marga, des touristes dont les Mallowan  en 1932 et à d’autres passages,

des historiens, des géographes, des archéologues-espions ou seulement archéologues. Mais encore, et à

demeure, les compagnies des officiers aux ordres du Haut Commissariat français. Les officiers, qu’ils

soient y méharistes ou pilotes de guerre, sont en poste dans toutes les villes de la steppe. Ils sont très

nombreux dans le nord-est syrien, de Qamichli-Hassaké à Deir ez-Zor. Ils y reçoivent les écrivains

les envoyés de la France Kessel, et les autres, tous sont assidus de la steppe et tous attirés surtout par la

vie bédouine et le désert, autour de Palmyre et plus loin sur les rives de l’Euphrate. Ils y fréquentent les

méharistes dont ce très sympathique officier Qédar qui rédigea « Ses carnets de souvenirs d’un méhariste syrien »alors qu’il est basé dans la région de Sfiré, à l’est d’Alep et au long des parcours de la steppe !

Palmyre dans le soleil

A la même époque de ces visites de la célèbre romancière, un romancier peu connu Pierre Aspestégy

ouvre son «  roi des Sables » paru en 1939, par ces phrases :

«  Le brasier du crépuscule s’écroulait sur Palmyre. Un dernier reflet du jour s’estompait au zénith

d’orient. Tout le fleuve de feu semblait prendre naissance à cette source lactée...Et la même pourpre

embrasait la Syrie tout entière…Les palmiers, épars au loin des ruines gréco-romaines, revêtaient peu à

peu une teinte de nuit.Les rangées des grandes colonnades, encore debout parmi les pierres brisées,

projetaient leur ombre jusque sous les péristyles. Les deux sommets qui dominent la ville morte

s’auréolaient de flammes mauves…Vers Damas se dressaient les tours sépulcrales… »

Les pistes ancestrales de pâturages des tribus de la Palmyréenne que les Mallowan sillonneront sans cesse

lors de leurs séjours sont donc parcourues par ces Français. Ils surveillent, à l’époque, les nombreuses

tribus dont les Anazeh ou les Chammar aux tentes brunes parmi lesquels s’installeront les Mallowan.

De Palmyre et Deir ez-Zor plus bas, au sud, et de Qamichli, à Hassaké plus au nord entre Euphrate

et ses différents affluents bien connus des archéologues, se situent les villes de cantonnement des gens

du mandat. C’est au bureau de poste de Hassaké que les Mallowan iront souvent retirer leur courrier et

rencontrer le bureau militaire. Ils y sont reçus par un aimable lieutenant français qui leur offre l’hospitalité.

Les Mallowan le rassurent : leurs tentes car ils campent encore à l’époque, sont confortables ! C’est donc

là, dans ces villes de la Jéziré, administrées par les fonctionnaires du mandat : des Syriens ou des Français

que les Mallowan côtoieront régulièrement tout ce monde si varié, y compris d’ailleurs avec des légionnaires d’origine allemande, des Sénégalais ou des Tcherkesses.

ET il y a aussi, dans la steppe, quelques missions d’archéologues : à Mari par exemple ou à Doura Europos

fouillée par des Américains !   Comme le précise Agatha Christie dans son autobiographie : « La Syrie avait constitué le principal réservoir de découvertes d’avant guerre…. » Mais elle ajoute que, à partir de 1948,

l’Irak, devenue quasi indépendante dès 1930, offre de meilleures opportunités sans doute pour les Anglais

qui s’y trouvaient encore comme chez eux ! Un traité anglo-irakien a été signé en 1923, et l’Irak, en octobre

1932, et bien avant la Syrie, est déjà membre de la SDN.

Parmi ces Français de la Syrie d’alors, il y a, donc, à la même exacte époque, les Anglais !

Du début à la fin des mandats, les militaires britanniques sont stationnés plus au nord vers l’Irak et des

frontières turques. Ils ne sont jamais loin de la Syrie tout comme d’autres Occidentaux dont les Allemands.

Tous se surveillent aux frontières d’une Syrie aux contours encore mal délimités. Ils se guettent sur les

bords des régions du Nord qu’ils désignent par la zone « sous le chemin de fer Berlin-Bagdad ». Ils

espionnent et s’espionnent, et tentent d’interférer les affaires de l’occupant français, lui, bien installé,

depuis les années 1920, sur du sol syrien !

Parmi ces Anglais, il y a bien sûr le fringuant Lawrence d’Arabie, souvent en compagnie de Gertrude Bell,

elle, décédée en 1936 ! Tous les deux sont devenus des experts en politique et, certainement, des espions très

actifs. Mais, au début des années 30, Lawrence. L’historien des Châteaux Croisés est déjà revenu en Angleterre ! Agatha le fera assassiner aux premières pages de son « Rendez vous à Bagdad ». Il y a encore Freya Stark :

la voyageuse de Turquie en Arabie, polyglotte et voisine à Damas par Agatha. La forte personnalité de Freya l’impressionne !

When

La Syrie du Mandat :

Comme nous avons déjà commencé à l’évoquer, la Syrie d’Agatha Christie, puis Christie Mallowan, est

avant son indépendance en 1944, puis 1946, une Syrie sous contrôle occidental. Le pays est en pleine

évolution y compris dans ses frontières du Bilad Cham. Il est agité de convulsions, revendications et

révolutions, surtout dans les années 1920, dans les années 1930, et surtout vers 1936. C’est une Syrie qui

passe d’une « Fédération arabe » du début pour être un « Etat syrien », et qui s’achemine vers son

indépendance non sans de nombreuses tragédies.

C’est la Syrie des leaders syriens, acteurs de l’Indépendance mais dont Agatha ne dit pas un mot ! De 1930

aux années 1939, date à laquelle la France cède, au désespoir des nationalistes syriens, le Mohafazat

d’Alexandrette à la Turquie kémaliste depuis des années aux aguets, c’est la Syrie alépine des leaders Jabri, Kayali, du grand Ibrahim Hanano, de Fouad Ibrahim Pacha  ! Damas est celle de l‘Emir Fayçal battu à Mayssaloun par Gouraud. Puis elle devient la ville révoltée des Atassi, des Jamil Mardam Bey, des

Fakri Baroudi (déporté en 1932), des frères Faiz et Farès Khoury, d’ailleurs à cette époque des années 1935 emprisonnés. La Syrie de la steppe est le théâtre de l’installation de populations non turcophones et très

diverses  : certaines chassées de Turquie ou qui s’ y exilent : des chrétiens dont les Arméniens, des kurdes,

des Yazidis venus du Sinjar proche qui se mêlent aux tribus bédouines en cours de sédentarisation. D’âpres négociations avec les mandataires se traînent jusqu’en 1944 et enfin 1946 !

1946, c’est justement l’année où la romancière, toujours à Londres, et dans son pays anglais enfin en paix,

termine et fait publier le recueil de ses souvenirs en terre syrienne : son « Tell me how you live » « Viens

me dire comment tu vis…. en Syrie ». Sous les bombardements, la romancière est seule,  car son

archéologue et arabisant de mari : Mallowan est mobilisé, et au Caire puis en Libye. Elle finit de rédiger,

fin 1944, ce qu’elle désigne « une œuvre comme une bière  légère» !

Pendant les horribles années de 1942-1944, elle veut s’extraire de sa ville dévastée, pour se changer les

idées, retourner par la pensée en Syrie, et exactement dans la Syrie de la steppe : en Jéziré ! « C’est avec

un très grand plaisir, raconte-t-elle dans son autobiographie,que je retrouve tout ce temps de grand

bonheur, et je ne veux tout mettre par écrit, précisément, pour ne rien oublier ! »

Where

Premier voyage en Orient et première escale en Syrie

Son premier voyage à destination de Bagdad, qu’elle fera donc pour oublier son

divorce, sera pour elle l’occasion de faire un premier séjour à Damas Agatha

a traversé les Balkans et a fait une halte à Istanbul.

Nouveau train, et elle écrit dans son autobiographie que « doucement nous allâmes à travers la Turquie

en Syrie, à Alep ».

Alep, à l’époque capitale marchande de la Syrie du nord, se débat avec son mandat français et lutte

depuis déjà ! A chacun de ses nombreux voyages par la suite elle se précipitera à l’hôtel Baron. Le fils de son propriétaire Coco Baron l’accueille ! Elle fait son portrait ! Il a une tête ronde et l’œil sombre et mélancolique. Coco Baron, toujours souriant reçoit alors, tous les voyageurs de marque. Il a logé Lawrence

qu’Agatha fera « assassiner » – Il est la victime du premier meurtre de « Rendez vous à Bagdad ».

Un rendez-vous dans une période irakienne post guerre, en pleine guerre froide et Bagdad pleine d’espions

arrivés de partout, de l’est et de l’ouest et où se tient même une très secrète conférence internationale et déjà

pour la paix !

« Cinq heures du matin en gare d’Alep »:

C’est ainsi que commence « le crime de l’Orient express », écrit en 1933. Un jeune officier devant le

marchepied du sleeping-car du Taurus Express discute avec un petit homme avec un petit homme à

moustaches qu’il accompagne au train. Cet homme : un Belge, vient de faire en urgence le voyage

d’Angleterre en Syrie par l’Orient express et les relais qui desservent l’Asie ! Le général de la garnison

française - la Syrie est sous mandat français – l’a convoqué pour une affaire secrète où quelques mots :

France, Belgique, gloire, honneur reviennent sans cesse… Hercule Poirot, oui, c’est bien lui, ce petit homme

un peu espion, emmitouflé, à crâne chauve qui va reprendre le train à Alep pour rejoindre l’Europe. Ce célèbre détective souvent et pour de nombreux polars est de passage au Moyen- Orient. Il y reviendra  souvent ! Pour l’heure : le petit matin alépin est glacial comme le sont les matins d’hiver à Alep. » Dans ces premières pages,

une femme installée dans le train observe  et constate :

« Alep : rien de sensationnel à voir : quai interminable, mal éclairé, d’où montaient des altercations

bruyantes en arabe ! »

elle repassera souvent à Alep :

Elle s’y repose, retrouve une vraie salle de bains. Elle court les boutiques, achète d’innombrables paires

de chaussures, et tout ce qui plus tard sera nécessaire pour l’installation des missions dans la Jéziré.

Elle se fait coiffer, manucurer et se repose ! Plus tard, de retour à Alep avec Mallowan et le couple Wolley

elle visite les églises :

« Nous allâmes chez les Maronites, les Syriens catholiques, les Jacobites, les Nestoriens, les Jacobites.. ;et les Grecs orthodoxes, qui les font assister à un « merveilleux office religieux » empli de chants sonores arrivant de derrière un autel et dans des nuages d’encens

Alep le quartier de Jamilié de l’époque d’Agatha


Première visite à Damas :

La première escale, à Alep en réalité, est brève ! l’Anglaise arrivée en Syrie est malade, piquée par des punaises installées, elles, à demeure dans les banquettes du compartiment du train. La romancière très fiévreuse repart donc aussitôt pour Damas qu’elle rejoint toujours par le train : « un tortillard très lent et qui dessert de très nombreuses gares »

Arrivée à Damas elle s’installe, très fiévreuse, à l’Orient Hôtel Palace juste en face de la gare.  « C’est décrit-elle, un établissement splendide, avec ses vastes halls aux marbres luisants, mais à l’éclairage si faible qu’on voit à peine autour de soi  ! »

Elle est conduite dans un immense appartement haut d’un escalier de marbre…Elle reste trois jours pour ce

premier voyage

« Damas est un peu décevante lorsqu’on la voit pour la première fois…un peu trop civilisée –trams, immeubles

et magasins modernes… » Elle ira visiter le Krak des Chevaliers.Plus tard, elle retournera

au krak, en compagnie de l’historien Paul Deschamps spécialiste des forteresses croisées.

le Krak qui domine la vallée vers l’ouest et a u loin vers le liban

Elle fait du shopping dans les boutiques de la rue Droite où s’entassent cuivres, tapis, objets et meubles

incrustés de nacre. Elle achète d’anciennes assiettes en cuivre martelées et portant le motif distinguant la famille

qui les travaille et une grande commode marquetée. elle raconte longuement l’acquisition de cette commode incrustée de nacre et d’argent. Le meuble est transporté chez elle en Angleterre par la compagnie Cook qui gère

tous les détails du voyage. Il se révélera habité par un ver qui fait un bruit curieux pendant la nuit  et qui,

découvert par le menuisier se révélera énorme…obèse !

Elle ne dit pas grand-chose de la capitale syrienne, sinon que cette rapide visite qu’elle a fait de la ville lui donne l’envie d’y retourner.

Par contre, dans le recueil de douze nouvelles connu sous le titre de Mr Parker Pyne, la huitième nouvelle porte

le titre de «  les Portes de Bagdad »

ET dans cette nouvelle qui débute en Syrie, à Damas, Mr Parker Pyne, un spécialiste de l’âme humaine et

détective étrange, et sans doute comme Agatha le fit, déambule dans les rues de Damas et chantonne ces vers…

« Quatre grandes portes possède la cité de

Damas : Poterne du destin, Porte du désert, Caverne du malheur, fort de la peur, Porte de Bagdad, je suis le seuil

du Diarbakir…

Damas : les portes de Bagdad

Et voilà que soudain la chanson s’arrête sur les lèvres de ce « professeur, marchand de bonheur » car c’est

ainsi que Parker Pyne se présente dans l’annonce qu’il fait paraître dans un quotidien anglais pour son travail. Monsieur Pyne soigne les gens déprimés mais il est aussi un peu détective. Il exerce aux quatre coins du monde

et pour le moment il est à Damas. Ce qui vient d’attirer l’attention de l’Anglais, c’est une grosse berline à six

roues stationnée juste en face de l’entrée de l’Hôtel Oriental. Or c’est cet autocar qui doit, le lendemain, le

conduire à travers le désert de Damas jusqu’à Bagdad !

Pour les contemporains d’Agatha Christie, dans les années 1920, le voyage de Damas à Bagdad par la Porte

qui ouvre la piste du désert n’est plus aussi éprouvant qu’il pouvait l’être, autrefois, au temps lointain des

caravanes. Dans son autobiographie, elle précise :

« A l’époque, c’est à bord d’une flotte de voitures et de cars à six roues de la Nairn Line, très connue et

toujours choisie pour les touristes, que s’effectue le passage de Damas à Mossoul. Deux frères, Gerry et

Norman dirigent la compagnie. Ils sont australiens et les plus sympathiques des hommes ! Les cinq cents kilomètres de désert, dans les années trente, sont avalés en moins de quarante heures de trajet  assez monotone

et avec le même arrêt obligatoire au fort de Rutbah à la même heure, vers minuit. »

Dans le trajet « en vrai », le Corps des Gardes du Désert est là, avec ses dromadaires. Ces méharistes

contrôlent tous ceux qui passent en direction de Palmyre

Il est bien défendu aux voyageurs de s’éloigner du fort Rutbah, ou quand l’autobus s’embourbe dans

boue des Wadis en crue. Le danger est alors de se perdre, de n’être retrouvé que lorsque la chaleur du

jour est mortelle.

On peut encore faire quelque mauvaise rencontre. A l’arrêt, donc, les voyageurs de la nouvelle « Les Portes de Bagdad » et comme dans la vie réelle réalité » sont regroupés. Ils bavardent. Monsieur Parker Pyne fait la conversation !

Juste avant que l’autobus ne reparte, il y a, mais dans la nouvelle et seulement là, mort d’homme : un coup

à la base de la nuque à l’aide d’un mystérieux objet très pointu, comme un perçoir du néolithique  !

Agatha raconte aussi dans son autobiographie qu’il arrive que, dans la partie la

plus désertique de la Jezireh, les chauffeurs perdent leur route, par exemple à

l’endroit où les pistes se divisent et qu’il y a un écheveau dense de traces sur le sol,  ou encore quand les pluies grossissent les wadis, juste avant l’hiver et rendent la progression des véhicules, impossible ! De ces inconvénients multiples que la romancière rencontra plus tard au cours de ses différents voyages, y compris quand

elle va de Hassaké à Alep ou le contraire, elle tira entre autres trois récits : cette nouvelle « les Portes de Bagdad » mais encore une étrange histoire « Loin de vous

ce printemps » où, obligée de rester dans une halte de trois jours près d’un fort isolé en plein désert, sans pouvoir, mais comme au fort de Rutbah, s’éloigner en raison de la boue et des eaux du torrent, une héroïne (qui dans ce roman comme dans « Portrait inachevé » n’est autre qu’Agatha ), se remémore son passé de

femme mariée trompée. Désoeuvrée dans ce bout de piste, elle cherche à

comprendre ce qui a pu altérer ce couple  qu’elle croyait si parfait !

La vie en Jéziré syrienne


Les Mallowan, cette première fois, mais comme à d’autres époques sont arrivés par Beyrouth.

A cette époque le service des Antiquités de Syrie et du Liban est dirigé par Henri Seyrig de 1929 à1941

éminent archéologue « épigraphiste et qui travaille à Baalbeck et en Syrie, à Palmyre au temple de Bel).

Beyrouth et son université et sa riche bibliothèque sont une étape pour tous les archéologues qui y rencontrent

leurs collègues souvent des linguistes, des épigraphistes et même qui se font botanistes ou comme par exemple l’archéologue et épigraphiste le père jésuite René Mouterde : auteur aussi d’une ‘Flore moderne de Syrie et du Liban »)

C’est à Beyrouth qu’ils trouvent tout le matériel et les assistants, qui leur seront nécessaire pour organiser,

pour des mois, leur mission dans les sites de Syrie.

De Palmyre à Jéziré

Une visite au site de Nahr el Kelb cher à Mouterde, puis à Byblos, et ensuite le couple rejoint par les membres

de leur équipe, s’embarquent dans une grosse voiture baptisée Queen Mary, pour rejoindre les sites de Syrie

du nord par Homs, Palmyre et Deir Zor.

Ils gagnent pour ce premier rendez-vous, Homs où ils font une première halte dans l’hôtel de la ville …

Puis c’est la première visite de la romancière à Palmyre !

Palmyre est déjà la star des sites syriens:

Agatha Christie n’a pas beaucoup de mots pour décrire Palmyre et dire la charme qui émane du site !

Elle évoque sa tendre beauté crémeuse qui élève comme un rêve incroyable au-dessus des sables, ses

temples ruinés, ses cours, ses colonnes abattues dans un fantastique et théâtral décor ! L’hôtel est pris

d’assaut par un groupe de touristes ;

Dorgelès sera plus poétique quand il racontera son réveil au matin dans l’oasis : dans sa « La Caravane sans chameaux » , oeuvre publiée en 1928.

« le ciel d’un lilas fané commence à se dorer derrière la colonnade du temple du Soleil. Les jebels à

l’ouest, s’éclairent peu à peu et se teignent de rose, puis brusquement , juste entre deux colonnes,l’astre

paraît, et les fûts mutilés couchent partout leur ombre.c’est sur cette horloge que le désert règle son temps

dorer . »

Mais le couple Mallowan ne s’attarde pas à Palmyre :


L’Euphrate à Raqqa

C’est la région entre Euphrate et ses affluents célèbres et à l’origine de la civilisation : entre Khabour, Balikh et Jaghjagha qui les attire !

Le choix du tell à fouiller prend du temps. Ils descendent le fleuve s’attardent à Mayadin puis passent en face

sur l’autre rive en face et à Busaira où sont déjà repérés des sites très antiques, et c’est la première rencontre d’Agatha avec le Khabour  à la jonction de la rivière avec l’Euphrate ! « le Khabour repète Mallowan et ses

milliers de tells, c’est pour nous le bon endroit ! »

La région de la Jeziré syrienne en compte des milliers. Ces tells devenus célèbres sont Tell Halaf, Tell Brak,

Tell Amouda, tell Hamuda peuplé d’Arméniens, ou le Kawkab qui révèle être un volcan éteint ; Il y a bien sûr

le trio préféré de Mallowan : tells Tell Hamdun, Chagar Bazar, et Tell Mozan : Max Mallowan bouscule les sites, s’impatiente, visite le site de Doura-Europos fouillé par des Américains, mais tenue par un détachement français ! Finalement il déclare qu’il faut se rendre sur le Jaghjagha, plus haut vers le nord et l’est ! Agatha s’émerveille ce nom ; Jafghgjagha lui paraît fantastique ! Et elle n’en a jamais entendu parler ce qui n’étonne pas Mallowan.

Par contre, lui explique-t-il, le monde entier connaît le Khabour parce que c’est là que se trouve Tell Halaf !

Tell Halaf :

Le site est aussi renommé que le Ur irakien et déjà cette contrée montagneuse et isolée a été parcourue par d’éminents archéologues mais aussi de très sérieux espions : Edward Thomas Lawrence et Max Von

Oppenheim, l’allemand auquel Mallowan voue une réelle admiration, pour ses découvertes à Tell Halaf.

Tous les deux ont été en mission proche du site de la voie ferrée Berlin-Bagdad et juste avant qu’éclate la

première guerre mondiale et après dans les années 1920. Mais encore le révérend Père Poidebard est à

Tell Halaf en 1928, à la recherche, là justement,  des vestiges du lime romain  : cette frontière fortifiée romaine

qui court dans ce même lieu des frontières du nord.

Les Mallowan, en 1934, s’installent donc en Jéziré avec Mac : un archéologue anglais également architecte

qui est leur plus fidèle compagnon, et d’autres assistants qui se succèdent !

Ils font quelques retours à Alep : shopping, shampoings et visites aux amis. Enfin ils s’installent à Chagar

Bazar puis Tell Brak : deux sites sur lesquels se concentreront les recherches de l’archéologue, et que

Agatha adore écrit :

Vers cinq ou six heures, aux premières lueurs du jour, les voyageurs prennent le petit déjeuner.

«  A l'aube, combinés à la vivacité de l'air les délicieux pastels du désert :des roses, des abricot, des bleus, formaient un merveilleux ensemble j'étais en extase. Là je trouvais ce que j'avais tant désiré: cet air pur et

vivifiant, ce silence vierge même de chants d'oiseaux, ce sable qui coule entre les doigts, le soleil qui se lève...

Que pouvait-on attendre d'autre de la vie …. »

Dans cette région du Habour, proche de Hassaké et Kamishli tenues par un poste militaire français, le

couple travaille beaucoup. Très loin de l’Europe sur laquelle s’amoncellent de sombres nuages, Agatha écrit

des romans, développe les photos dans « sa chambre noire », nettoie les objets découverts, surveille les équipes

et soigne les femmes kurdes, arméniennes ou bédouines des environs. Elle est la katoun étrangère que tous respectent. Mallowan, arabisant, dirige toute l’équipe, règle les conflits, fait des rapports, rédige des articles

et des livres d’archéologie. Ils campent au début, et souvent affrontent la pluie, le vent, les invasions de souris

et de cancrelats et les crues des wadis. Agatha garde le plus souvent sa bonne humeur et s’amuse de tout

sauf de l’invasion des punaises et des souris !

Puis, les années suivantes ils installent leur mission dans des maisons plutôt confortables parmi les

nombreux et très différents habitants de la steppe. Ils travaillent ou cohabitent avec des Arméniens, des Yézidis adorateurs du feu et du Diable, des Kurdes, des familles bédouines.

Agatha fait allusion, en passant, au drame des Arméniens. Ils sont nombreux installés dans des misérables

villages des environs d’Hassaké. Un de leurs assistants : Aristide raconte comment il est le seul rescapé d’une famille arménienne décimée et brûlée, et comment lui, tout enfant, fut recueilli seul survivant et blessé, par des bédouins devenus ses frères  ! Agatha raconte aussi, et longuement, sa visite au mausolée de Sheikh Adi situé

dans les montagnes kurdes en direction de Mossoul. Des Yazidis, elle explique qu’il n’y a pas de peuple aussi digne et aimable mais aussi singulier et curieux dans ses croyances et dont le paon incarne l’esprit de leur Dieu !

Le couple parmi ses ouvriers a engagé des travailleurs yazidis qui ne veulent pas manger de laitue : un végétal interdit. Le couple rendra souvent visite à leurs cheikhs, quand ils fouillaient à Ninive. Ils se rendent dans le Sinjar.L’écrivain qui revient souvent sur la personnalité si attachante de Yazidis rappelle que, de 1914 à 18,

alors que les Kurdes fuyaient les Turcs, ils furent protégés par cette population qui les abrita et les sauva.

Parmi les nombreux visiteurs sur les sites de leurs différentes missions en Syrie, il y a donc les officiers

français ou anglais, des notables et des chefs de tribus, des administrateurs ou des employés syriens des mandataires qui, tous, viennent voir l’avancement des fouilles. Comme les archéologues n’aiment pas être dérangés, Agatha est chargée de guider les arrivants dans les ruines, et d’expliquer les recherches !

Elle ordonne et surveille la préparation des repas et, pour les invités de marque, fait ses courses à Hassaké.

Ugarit : visite chez les Shaeffer Noël 1939

Des amis archéologues leur rendent visite : les Dunand Parrot qui travaille à Mari, ou les Schaeffer d’Ugarit

arrivent en voiture par les pistes. Quand la saison des fouilles se termine, ils se promènent dans toute la région

et par exemple le long de l’Euphrate : «  paysage tout d’harmonie : fleuve large, scintillant dans un air

brumeux, cortège de femmes voilées de noir, et paisibles portant haut sur leur tête des charges d’eau ou de vêtements juste lavés… »

Le couple se rend à Raqqa belle dans ses murs de briques et ses formes orientales :

« Toute de teinte rosâtre… » note Agatha.

En fin de mission, ils passent par le célèbre site d’Ougarit, sur la côte syrienne, à l’invitation de leurs amis archéologues : les Schaeffer : « Ras Shamra : une adorable petite baie, d’eau profonde bleue turquoise et

bordée de sable et de rochers blancs… »

Partout, en Syrie, les habitants les reconnaissent et leur font fête à chaque retour . «  les Arabes assure-t-elle

dans les dernières phrases de son autobiographie qu’elle termine en Angleterre en 1965, sont grands pour

leur sens de l’humour mais aussi pour leur hospitalité. Les gens de ces pays sont des compagnons agréables

et des amis splendides »

Good Bye to Brak et… to Syria

Le couple quittera la Syrie en pensant y revenir très vite, mais une nouvelle guerre s’annonce. Le couple ne

cache pas sa grande tristesse. Dix ans plus tard pourtant, ils seront de retour en Orient mais fini le temps des voyages en train et les traversées du désert ! Le temps des voyages en avion est arrivé. Et quand ce temps des voyages par l’air arrive, elle s’en plaint et écrit :

«  Hélas plus d’Orient Express ! le temps est venu de la routine monotone par les airs : plus de voyages à

travers le désert syrien avec les frères Nairn. Nous allons de Londres à Bagdad, et c‘est tout, et un excessif

ennui et des dépenses sans aucun plaisir ! »

Et si on lui demande lors de son voyage de retour ce qu’elle pense de toutes ces années elle répond :

Femme kurde, de notre amie l’artiste kurde :Aria

« Je me souviens des femmes kurdes à Chagar Bazar comme des tulipes de toutes les couleurs ; et la grande

barbe teinte au henné du cheikh.. Je me souviens du colonel anglais posté près du site et attendant l’ouverture d’une tombe..Je me souviens d’une colline couverte de l’or de son parterre de marguerites et si je ferme les

yeux, je peux sentir, tout autour de moi, le parfum des fleurs de cette steppe fertile… Et tant de bons souvenirs encore : une marche sur le tapis de fleurs jusqu’au tombeau yazidi de Cheikh Adi… la descente du train

un soir calme de notre arrivée aux Portes de Cilicie….

Combien j’aime cette partie du monde !

Je l’aime encore et je l’aimerai toujours. »

Puis tournée vers son mari elle conclut : « Nous étions sans soucis et nos recherches avaient beaucoup de

succès, Nous avions là-bas une vie très heureuse…! »



Bye bye.. ;to Syria


Simone lafleuriel-ZAKRI 37 rue Washington, Paris

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21 septembre 2014

Last Updated on Monday, 16 December 2019 16:20
 

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